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Suzanne Valadon, Autoportrait, 1911. Coll. part.
Jeudi 11 mai 2023, il y a foule en ce début d’après-midi dans le hall du Centre Pompidou. 14 h, rendez-vous pour les visites guidées réservées par LesArts57. Une cinquantaine de personnes réparties en 2 groupes sont emmenées par Mélodie et Julien que nous retrouvons avec plaisir.
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Suzanne Valadon, de son vrai prénom Marie-Clémentine, est née en 1865 près de Limoges de père inconnu. Fuyant la médisance, sa mère emménage à Montmartre et s’installe comme lingère en 1866. A l’âge de 11 ans, elle exerce des petits métiers pour aider à subvenir aux besoins du foyer, fleuriste, travaux de couture, trapéziste dans un cirque …
A partir de 15 ans, suite à une mauvaise chute, elle devient modèle. Elle pose pour Pierre Puvis de Chavannes, puis pour Auguste Renoir, son voisin. Elle se fait appeler Maria. Elle pose aussi pour Henri de Toulouse-Lautrec. Dévoilant sa nudité à des artistes plus âgés et en référence à Suzanne au bain, observée par des vieillards, il la taquine et la surnomme Suzanne, prénom qu’elle va adopter...
Dans cette jolie toile de Renoir, elle incarne une jeune femme bourgeoise, élégante, qui danse avec un cavalier qu’on devine à peine. La touche de Renoir est reconnaissable, beaucoup de lumière, impression de mouvement, drapé magnifique, …
Pierre-Auguste Renoir, Danse à la ville, 1883, Paris, musée d’Orsay,
Un an plus tard, Toulouse-Lautrec représente la jeune femme avec un tout autre visage. L’air juvénile peint par Renoir fait place à un modèle plus mature qui fixe l’artiste avec un air de défi. Selon les artistes, elle pose pour le visage seulement ou le corps tout entier. Elle est un modèle très apprécié.
Toulouse-Lautrec, La Grosse Maria, 1884.
Dans cet autoportrait, Suzanne a changé de rôle, après avoir été modèle, muse, amante, elle s’affirme comme artiste à part entière et se présente avec les attributs du peintre. « Il faut être dur avec soi », son regard sur elle-même n’est pas tendre. Dans ce Montmartre bohême, où elle fréquente les artistes impressionnistes, émerge en 1911 un nouveau mouvement à la palette plus colorée, les fauves : Mathis, Derain… elle utilise une palette aux couleurs chaudes, une approche plus naturaliste.
Suzanne Valadon, Autoportrait, 1911. Coll. part.
C’est ce grand nu qui ouvre l’exposition. Il témoigne du caractère frondeur de cette artiste singulière : pour la première fois une femme peint le corps d’un homme nu en position frontale. Sous les traits du couple biblique Adam et Eve qui s’apprête à cueillir le fruit défendu, Suzanne se représente aux côtes d’André Utter, son nouvel amour, ami de son fils et de vingt ans son cadet. Pas de serpent maléfique dans cette composition. Presque grandeur nature, les corps sont harmonieux, limités par un trait ferme, aux couleurs étonnantes bleues, roses ou même vertes les intégrant parfaitement dans le décor végétal.
Eté dit aussi Adam et Eve, 1909, Paris, Centre Pompidou.
Les feuilles de vigne couvrant le sexe masculin ont été rajoutées, comme en témoigne une photo d’époque. C’était sans doute la condition pour qu’elle puisse être exposée au Salon d’automne de 1920, elle n’a cependant pas été à l’abri d’insultes.
Gustav Wertheimer, Le Baiser de la sirène, 1882.
Elle est modèle aussi pour Gustav Wertheimer, peintre autrichien. Autre facette de Suzanne, cette jolie sirène, au corps de porcelaine charme dangereusement un marin pour l’entraîner vers les abysses. Sa formation aux arts du cirque est perceptible dans ce corps en torsion et lui permet aussi de tenir de telles poses plus longtemps. Suzanne, modèle « polyvalent » est vraiment plébiscitée par les peintres.
Dans ce tableau, elle est assise sur la margelle d’un puit. En peinture, le nu doit être justifié, ici on lui donne une dimension allégorique, celle de la Vérité !
Vojtech Hynais, Varianta Pravdy, 1891-95.
Les ateliers de peinture avec modèle vivant étaient réservés aux hommes. Suzanne s’exerce, dessine son quotidien et prend comme modèle ses proches, sa mère Madeleine, son fils Maurice, né en 1883, reconnu par Miquel Utrillo.
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Utrillo pensif, 1911. Grand-mère et petit-fils, 1910. Portrait de la mère de l’artiste, 1883.
Dans ce tableau, Suzanne est au milieu de sa famille, sa mère, son fils et André Utter, jeune peintre, ami de son fils, dont elle s’éprend. Elle se représente à la manière des artistes de la Renaissance italienne, sans concession, le regard franc. Position centrale, robe plus claire, elle est cheffe de famille. A ses côtés son fils Maurice, mélancolique, souvent alcoolisé, maman Madeleine qui veille sur « le trio maudit » et André, son jeune amant. Maurice est né lorsque Suzanne avait 18 ans, son éducation a été confiée à sa grand-mère. Femme libre, elle se moque du qu’ «en dira-t-on ».
Portraits de famille, 1912, musée d’Orsay.
En 1886, après sa relation tumulteuse avec Toulouse – Lautrec, elle a une brève liaison avec Erik Satie. Ce portrait d’une incroyable modernité, est l’une des premières toiles qu’elle réalise, plus habituée au dessin. Jaloux, excessif et éperdument épris d’elle, il lui enverra des missives douloureuses. Après leur rupture, le musicien compose, « Vexation », morceau où le motif doit être répété 840 fois !
Suzanne Valadon, Portrait d’Erik Satie, 1892-1893, Paris, Centre Pompidou
Une impressionnante galerie de portraits représente la constellation des personnes qui, au fil des années, font partie de son entourage, famille, connaissances, certains sont collectionneurs ou veulent asseoir leur notoriété. On y retrouve son goût pour les motifs décoratifs dans la représentation des matières, tissus, tentures, fleurs… Elle crée des fonds animés.
Sur cette toile à la fois portrait et scène de genre, Suzanne peint sa nièce, Marie Coca, accompagnée de sa plus jeune fille Gilberte. Elle aborde le thème du passage de l'enfance à l’âge adulte. Le regard de l'enfant, dirigé vers le spectateur, évoque l’avenir. Sur le guéridon, devant le houx d’hiver, un petit bouquet d’œillets blancs annonce aussi le printemps. En haut, à gauche, représenté rapidement, un ”tableau dans le tableau” : la Répétition d’un ballet à l’opéra d’Edgar Degas. Le traitement de la perspective pas classique, le plancher en particulier, en fait aussi une œuvre résolument moderne.
Suzanne Valadon, Marie Coca et sa fille Gilberte, 1913 - Lyon, musée des Beaux-Arts.
Fréderic Bazille, Le Pêcheur à l’épervier, 1868. Suzanne Valadon, Le lancement de filet, 1914. Paris, Centre Pompidou.
Ce nu masculin du Pêcheur à l'épervier peint par Frédéric Bazille qu’elle a vu au Salon de 1910, a inspiré à Suzanne ce grand format (2m x 3m). L’épervier est le filet pour attraper un ban de poissons. Le modèle est André Utter. La décomposition du mouvement du pêcheur met en valeur la beauté du corps masculin athlétique dans différentes postures qu’elle souligne d’un cerne noir. Là aussi, elle s’empare de sujets proscrits, interdits aux femmes. Cette toile évoque aussi la chronophotographie, en vogue à l’époque, décomposant le mouvement image par image.
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Ses natures mortes très colorées reflètent son goût pour les motifs décoratifs, les textiles, les textures, les paysages celui de l’observation. La forêt de Fontainebleau ou le paysage corse, compositions en apparence simples, se révèlent en réalité très construites. Elle prend le temps d’observer, de mettre en scène, un peu à la manière de Cézanne, par exemple ses pommes.
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Suzanne Valadon, Etude pour la Nature morte à la théière, 1911. Paul Cézanne, Nature morte au tiroir ouvert, 1879.
L’exposition montre de nombreuses œuvres, ayant appartenu à Edgar Degas. Lorsqu’il découvre son talent de dessinatrice, la ligne dure et souple qu’il apprécie, il lui déclare « vous êtes des nôtres ». Il l’initie à la gravure en taille douce sur sa propre presse. Une vingtaine de dessins, acquis par Degas, montrent des scènes de la vie quotidienne. Maurice, frêle petit garçon qu’on voit grandir, sert de modèle à différents âges, dans différentes postures. La ligne sinueuse toujours marquée par un trait soutenu. Des scènes de toilette avec bassine témoignent des habitudes de bain au début du XXème. La signature inversée, observée sur certains dessins, résulte du procédé de gravure.
Caractéristique du trait ”dur et souple” de Suzanne Valadon - selon les mots d'Edgar Degas - cette composition s'inspire des estampes japonaises prisées au début du siècle. Elle reprend le thème de la femme à sa toilette. Le corps adolescent de la jeune fille est représenté dans un geste intime et quotidien. Le contour épais du corps et l'utilisation de la craie rouge évoquent la manière d'Edgar Degas.
Suzanne Valadon, Nu sortant du bain, vers 1909, Centre Pompidou.
La dernière section de l’exposition est consacrée aux nus féminins. De tous les maîtres qu’on lui a prêtés, Paul Gauguin est le seul qu’elle accepte lorsqu’on lui demande qui l’a inspirée. Bien qu‘elle ne l’ait jamais rencontré, elle a pu voir ses œuvres présentées en 1889 dans l’exposition au Café des Arts. Dans cette toile de la Vénus noire transparaît le goût des paysages de Gauguin. La posture de ce portrait est cependant classique, sans doute réalisée avec des moments de pose.
Suzanne Valadon, Vénus noire, 1919 Paris, Centre Pompidou.
Elle réalise des nus féminins aux seins lourds, aux cuisses larges loin des standards hérités des regard masculins et des portraits bourgeois. Le corps féminin s’expose au regard dans des postures plus libres. « Ne m’amenez jamais une femme qui cherche l’aimable ou le joli, je la décevrai tout de suite ». Beaucoup de sensualité se dégage de cette peau aux couleurs étonnantes : jaune, verte, bleu, rose pastel, blanc… et toujours le cerne noir et les couleurs saturées.
Deux Figures, 1909, Centre Pompidou. Nu assis sur un canapé, 1916. Les Baigneuses, 1923 Nantes. Gilberte nue se coiffant, 1920. Catherine nue allongée sur une peau de panthère, 1923, Izmir. Nu allongé, 1928, New York, Moma.
La Chambre bleue, 1923, musée des Beaux-Arts de Limoges.
Œuvre phare souvent montrée, cette toile est d’une étonnante modernité. La posture de cette femme allongée, libérée des conventions de son temps, évoque celle d’Olympia de Manet, et un peu la tradition orientale. Le regard fixe, perdue dans ses pensées, elle ne cherche pas à nous plaire. Dans les années 1920, la cigarette était symbole de petite vertu. Dans cet espace clos, des livres à ses pieds, vêtue d’un pantalon semblable à un pyjama d’homme, d’un débardeur (encore très actuel) sur un drapé et un fond aux motifs végétaux rapidement exécutés, elle illustre parfaitement le titre de l’exposition « un monde à soi ».
Cette très agréable visite, trop rapidement passée, donne un aperçu et surtout très envie de revenir admirer les nombreuses autres toiles de cette exposition remarquable qui rassemble environ 200 œuvres. Cette femme audacieuse, au parcours de vie rude, a côtoyé de grands artistes dans le quartier de Montmartre, artistiquement si actif et vivant, fin XIX e début XX e. Elle en a nourri sa peinture et, à travers toutes ces influences, s’est créé un style tout personnel. Un siècle plus tard, son œuvre reste encore d’une étonnante modernité.
Prochaine rencontre avec Les Arts 57 :
Jeudi 1er Juin à 20 h, Château Fabert, à MOULINS LES METZ
« Monet et les peintres de la lumière »
Soirée présentée par M. Jean-Yves BEGUE.
Réservation obligatoire par mail ou par tél.
lesarts57@gmail.fr ou tél. 03 87 32 05 03