Intéressante soirée programmée par LesArts57, et présentée par M. Laurent Commaille, historien et artiste. « La gravure, histoire, techniques et œuvres » a réuni une trentaine de personnes, salle Muller à Saulny.
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Martine remercie les personnes présentes et annonce les prochaines rencontres, en particulier celle du 28 mai à Moulins ayant pour sujet « Klimt ».
« Qu’évoque pour vous le nom de Felix Bracquemond ? ». A cette question posée par Laurent Commaille, personne ne peut répondre. Et pourtant, ce grand graveur était extrêmement connu, même internationalement, à la fin du XIXe. Côtoyant les impressionnistes et les milieux de la presse culturelle de l’époque, avec son ami Edmond de Goncourt, ils introduisirent l’art japonais en France.
La gravure naît de la rencontre d’une matrice, qu’on va entailler, et du papier. Pour reproduire le dessin gravé, il va falloir plaquer un support contre la matrice, c’est l’estampage. (A l’origine le mot : « Stempel » = tampon permet de mieux visualiser l’action). Ce procédé est connu dès l’antiquité, mais pour déboucher sur une reproduction (= une multiplication) des estampes, il faudra attendre le développement du papier en Chine au VIIIe siècle et il atteindra l’Occident vers le XIVe siècle.
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La gravure sur bois apparait en Europe fin XIVe. Le Bois Protat, 1370-1400, est sans doute le plus vieil exemple de bois gravé encore conservé. Il porte le nom de l’imprimeur mâconnais Jules Protat qui l’a découvert en 1899, près de l’abbaye de la Ferté en Bourgogne. Il s’agit d’un fragment d’une Crucifixion sur un morceau de bois de noyer. Une partie de la croix, du bras du Christ et des soldats avec casques et lances sont reconnaissables. L’autre face est gravée aussi, par souci d’économie de matériau.
Les premiers sujets étaient religieux, dans le but de transmettre les connaissances. Début XIVe, il fallait graver toute la plaque. Le texte était gravé sous le dessin, à l’envers pour pouvoir le lire à l’endroit. Il fallait marier la gravure sur bois et la taille des caractères pour intégrer le bloc de caractères afin de réaliser les premiers livres illustrés.
A la fin du XVe siècle, la gravure fait son apparition comme œuvre d’art simultanément dans le nord de l’Italie et dans le sud de l’Allemagne, terreau fertile où les artisans avaient l’habitude de travailler le bois ou l’orfèvrerie. De plus les contacts et échanges entre les deux contrées étaient incessants. Dürer se rendait souvent à Venise. Le travail de gravure de Dürer sur plaque de bois est d’une grande finesse.
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Albrecht Dürer, Les quatre cavaliers de l’Apocalypse, 1496-98, bois de fil, Poirier, 28,2x 39,3 cm. -- Couple de paysans dansant, 1514.
Avisé, il produit des gravures dans l’esprit de les vendre. Théoriquement l’estampe est le résultat et le terme de gravure concerne la plaque mais on utilise indifféremment le mot gravure pour les deux (résultat et plaque) dans le langage courant.
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Il utilise une taille d’épargne : on « épargne » les zones qu’on va encrer. Le trait noir n’est pas creusé mais ce sont les zones blanches qui le sont, ce qui permet d’économiser l’encre.
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A l’inverse une gravure à trait blanc creuse le dessin des traits qui ne seront pas encrés. Moins fréquente, elle consomme beaucoup d’encre.
Urs Graf, Le porte-étendard de Lucerne, 1521, bois de fil, gravure à trait blanc.
Dans une gravure en bois de fil, la planche est taillée dans le sens des veines du bois, ce qui limite les échardes, c’est la xyloglyphie. Un canif limite la zone puis des gouges de différents profil sont utilisées. Aujourd’hui le canif est souvent remplacé par un bistouri plus précis. Le creux peut avoisiner les 2mm. Le résultat dépend aussi du papier. « Le papier doit être amoureux de l’encre ». Un papier mou ne doit pas être trop mouillé sinon les contours sont moins nets et nécessite de creuser davantage. A l’inverse, un papier dur, très fin comme du papier japonais ou plus raide comme le papier kahari permet de creuser moins.
Au XVIIIe, la technique de la gravure s’essouffle. Très utilisée pour faire circuler les œuvres, il y moins de création et plus de reproduction de ce qui existe déjà.
Un jeune graveur anglais Thomas Bewick met au point le procédé de la gravure sur bois de bout en 1771. Des petites plaques de bois dur, du buis par exemple, sont collées solidement, puis redécoupées, le fil du bois devient perpendiculaire à la surface à entailler. Il faut utiliser un burin normalement utilisé pour la gravure sur métal. Ce bois dur permet un rendu d’une grande finesse, et une plus grande durabilité des plaques. Ce procédé fut énormément utilisé au XIXe pour l’illustration des livres, c’est la xylographie.
Le bois de bout s’intègre parfaitement à l’édition des textes grâce à des plaques d’épaisseur comparable aux blocs de caractères. Jusqu’à la première guerre mondiale, des centaines de graveurs illustrent la presse et l’édition. Pour des reportages de grands évènements, la guerre de sécession par exemple, les reporters sur place exécutent des croquis de reportage qui seront décalqués et transformés en illustrations par les graveurs dans les journaux 48h plus tard. Ils possèdent de nombreux instruments, des roulettes effectuant des traits parallèles, des catalogues de formes, de silhouettes… Véritables artistes, hautement qualifiés, cette main d’œuvre sera éliminée par la reproduction photographique.
Dernier avatar de la taille d’épargne : la linogravure qui se développe vers 1900. Le linoléum est apparu dans les années 1860. Les outils sont les mêmes que pour le bois de fil. Aujourd‘hui d’autres matériaux peuvent être utilisés le MDF (médium ou bois aggloméré), le contreplaqué ou encore le softcut, sorte de résine contenant de l’huile de lin dont la texture souple permet de réaliser plus facilement des courbes contrairement au bois qui peut casser.
La gravure en creux ou taille douce aurait été inventée vers 1450 par un orfèvre florentin : Maso Finiguerra. Comme pour la gravure sur bois, elle se développe assez vite, notamment dans le sud de l’Allemagne. Dürer, par exemple, l’a utilisée parallèlement à la taille d’épargne. Plusieurs techniques vont se développer progressivement. D’abord, les techniques dites « sèches », pointe et burin, puis l’eau-forte, l’aquatinte et la manière noire. Le support est essentiellement métallique : Cuivre ou Zinc, concurrencé aujourd’hui par d’autres matériaux modernes.
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Si le burin, en enlevant du métal donne un trait précis, la pointe sèche laisse des barbes de part et d’autre du trait et donne plus d’expression à la gravure.
Pointes à graver pour la technique sèche ou l’eau forte, emmanchées et très dures : A : pointe acier, B carbone, et 1 à 5, différentes formes. --- 6 et 7 : pointes interchangeables, --- 8 et 9 : pinceau métallique et grattoir.
L’eau forte consiste à recouvrir la plaque d’un vernis. L’outil de gravure entaille le vernis laissant le métal à nu. La plaque est ensuite plongée dans un acide (d’où eau-forte) qui va réagir chimiquement avec le métal dénudé et le creuser. Le trait est plus ou moins profond selon le temps d’exposition à l’acide.
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Cet autoportrait de Rembrandt témoigne de son remarquable talent de graveur. Des irrégularités sont visibles le long des traits : il semblerait que ce soit plutôt une gravure à la pointe sèche qu’une eau forte. Le dessin est tracé directement sur la plaque avec une grande spontanéité du trait.
Rembrandt. Autoportrait aux yeux hagards, 1630. Pointe sèche ou eau-forte ?
On peut faire plusieurs « morsures », recouvrir de vernis une partie déjà entaillée, recreuser une autre partie, corriger… Réaliser plusieurs bains permet d’obtenir des noirs plus profonds qu’on ne peut pas obtenir à la pointe sèche. Un vernis « mou » permet un dessin s’apparentant à un crayonné tandis qu’un vernis « dur » apporte de la précision et permet une grande finesse du trait. L’eau forte sera très utilisée au XIXe.
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Exemple d’eau-forte de grande précision (1698) par Sébastien Leclerc (1637-1714).
Ce grand graveur, d’origine messine, à la fois géomètre et scientifique, véritable prodige, a produit des milliers de gravures de grande qualité : extraordinaire finesse du dessin, grand nombre de traits… Sébastien Leclerc a aussi réalisé des gravures sur les gens de Metz. La bibliothèque du Pontifroy possède un fond important de cet artiste, qui a travaillé pour le roi et fût très célèbre en son temps.
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L’aquatinte, technique plus difficile, consiste à répandre une poudre de résine, résistante à l’acide, sur une plaque par une machine. Une manivelle crée de l’agitation dans la boite et fait tomber les grains sur la plaque. Chauffée la résine se colle et laisse des petits espaces entre les grains qui seront attaqués par l’acide. Selon le grain, on obtiendra une grenure permettant d’avoir des surfaces encrées avec des dégradés. L’aquatinte a été perfectionnée par Jean-Baptiste Le Prince lui aussi d’origine messine.
L’aquatinte peut être combinée avec l’eau-forte : eau-forte pour le dessin, aquatinte pour les surfaces colorées. Réalisées à la fin de sa vie, avec une remarquable technicité, Goya a produit une série des proverbes. Ces gravures sont rarement exposées pour protéger le papier. Les originaux (plaques) sont détruits pour empêcher copies et reproductions à l'infini.
Autre technique utilisée depuis la fin du XIXe : la manière noire, plus marginale car fastidieuse. Elle consiste à grener une plaque, c’est-à-dire créer des milliers d’alvéoles à sa surface à l’aide d’un berceau. Outil très cher, il est constitué de centaines de lames collées les unes contre les autres. L’encre va emplir ces minuscules cavités et donner une surface noire. Pour obtenir du blanc et des dégradés, on lisse la plaque, ce qui comble des alvéoles avec un grattoir et un brunissoir.
L’intérêt de cette technique permet d’obtenir des dégradés, et une douceur qu’on ne peut réaliser avec une pointe sèche. Le grand maitre actuel de la manière noire est le graveur japonais Mikio Watanabe, né en 1954 à Yokohama, il vit à Paris.
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De nouveaux matériaux peuvent servir de support : la partie intérieure métallique des boites Tétrapack. Matériau fin souple qu’il est possible de passer dans une simple machine à pâte pour obtenir le résultat. Le plexiglass qui permet grâce à sa transparence de reproduire facilement un dessin glissé en dessous.
Moment délicat : la production de l’estampe.
Une gravure comportant plusieurs couleurs nécessite plusieurs passages, une plaque par couleur, des équerres pour bien positionner le papier avant chaque passage. Ces différents éléments font qu’en réalité chaque estampe est unique !
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Comment reconnaître une gravure ?
Trois critères permettent en général de différencier une gravure ou estampe d’une reproduction : la cuvette, le tirage, et la signature.
Gravure contemporaine de Venise. Eau-forte de Fillemeet (?)
La cuvette est le creux, trace du pressage dans le papier. En bas, à gauche le numéro de l’exemplaire :33 et le nombre d’exemplaires produits : 80. En bas, à droite, la signature du graveur.
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D’autres indications peuvent figurer sur le papier :
« remarques » : essais en bordure de planche, traces de croquis hors-champs
« contre-épreuve » : tirage sur papier sans grande qualité pour suivre l’avancement du travail.
E.E. épreuve d’état en chiffre romain témoin des essais (= états) successifs.
E.A. épreuve d’artiste en général gardée pour lui ou ses proches.
Ces marques spéciales sont souvent recherchées par les collectionneurs. Trouver des estampes avec contre marques leur ajoute de la valeur.
Autre grand graveur lorrain, Jacques Callot (1592-1635), a produit des œuvres de grande expressivité. Début XVIIe, la gravure à l’eau-forte et pointe sèche se développe considérablement. La bibliothèque du Pontifroy possède également un fond important de gravures de J. Callot mais sa durée de vie relativement courte (42 ans) a limité sa production.
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Dans cette eau-forte de Rembrandt, les traits sont bien visibles, le noir est obtenu par une multitude de traits. Quant à Piranèse, Giovanni Battista Piranesi (1720-1778), architecte et graveur italien célèbre pour des séries mêlant l’antique à l’imaginaire dans des architectures incroyables, il a inspiré les auteurs de BD, Schuiten et Peteers dans Les Cités obscures.
Léon Lhermitte (1844-1926), peintre et graveur naturaliste du monde paysan, produit des eaux- fortes de grande expressivité. Félix Vallotton (1866-1925) donne une force extraordinaire à l’image en opposant simplement les noirs et blancs. On devine aisément la rue sans qu’elle soit figurée. A la fin du XIXe siècle, essor extraordinaire de l’illustration par la gravure sur bois de fil et retour de la taille d’épargne sans que la taille douce ne s'arrête.
Dans les années 1900, l’art nouveau se développe non seulement à Nancy et Metz mais en Europe : Bruxelles, Vienne, Barcelone… Cette gravure sur bois en couleur de l’école viennoise a nécessité la gravure de plusieurs plaques, dont une pour le vert de l’eau, une autre pour le rouge du bec.
Emil Nolde, peintre expressionniste, obtient une expressivité plus forte avec la gravure sur bois, renforcée encore avec le noir et blanc. Otto Dix, très marqué par la guerre, a produit 50 estampes sur la guerre en 5 porte-folios, eau forte et pointe sèche sur zinc. Der Krieg a été tiré en 70 exemplaires, mais il en reste très peu, du fait de la campagne des nazis contre « l’art dégénéré ». Les grands artistes s’essaient aussi à la gravure, Picasso reproduit Baigneuses au crabe, à la pointe sèche. Zao Wou-ki, au style reconnaissable, réalise une grande gravure verte à l’eau forte en 1971.
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Erik Desmazières, Place désertée, eau-forte, 1982, 88/90. – L’atelier de René Tazé, eau-forte, aquatinte et roulette, 1990, 10/90.
Erik Desmazières, grand graveur français actuel, auteur de travaux extraordinaires, des eaux-fortes sur de grandes plaques de 60 cmx 1 m. Dans ses architectures fantastiques et visionnaires, on ressent aussi l’influence de Piranèse, entre autres. Il reproduit aussi l’atelier de René Tazé, 10e arr. de Paris, célèbre dans le milieu de la gravure.
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Anselm Kiefer dans son atelier à Croissy réalise des œuvres très grandes en plaquant la feuille sur le bois gravé, en 2016. – Fadensonnen - für Paul Celan, gravure sur bois, 375x190 cm. 1982-2013.
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Cette conférence très agréable, interactive, de Laurent Commaille, passionné et pratiquant lui-même la gravure a suscité plusieurs questions. Il existe sur Metz des ateliers de gravures : Patricia Gerardin et Latifa Bermes, rue Taison, Hélène Roux, rue Mazelle. La lithographie très utilisée par Toulouse-Lautrec n’est pas de la gravure mais du dessin sur pierre. Les estampes japonaises, sont réalisées sur bois de fil avec plusieurs passages de couleurs. Importées à Paris fin XIXe, elles ont eu une influence certaine sur les artistes grâce à Felix Bracquemond.
Edmond de Goncourt, sans doute par Bracquemond, tenant une gravure le représentant.
Un grand merci à Laurent Commaille qui a nous permis de mieux comprendre les différentes techniques de gravure, d’en apprécier la difficulté et l’originalité.
Prochaine rencontre avec Les Arts 57 :
Jeudi 28 juin à 20 h, au Château Fabert, à Moulins les Metz
« Gustave Klimt »
Soirée présentée par M. Jean-Yves BEGUE
Réservation obligatoire par mail ou par tél.
lesarts57@gmail.com ou tél. 03 87 32 05 03