En mai, chaque année, Les Arts 57 retrouvent avec grand plaisir M. Jean-Yves Bègue, amateur d’art, médecin et élu de la ville à l'espace Jules Verne, dans une jolie salle, équipée maintenant d’un très bel écran. Heureux d’être au milieu de ses amis, M. Bègue remercie chaleureusement les 103 personnes présentes.
Le choix du thème par Jean-Yves Bègue s’est porté sur cet artiste, le plus célèbre du XXe s., prolifique et novateur. Pablo Ruiz Picasso, peintre, dessinateur exceptionnel, mais aussi sculpteur et graveur, a produit plus de 50 000 œuvres dont 1885 tableaux. Né à Malaga (Andalousie) en 1880, il décède en 1973 à Mougins, (Alpes Maritimes). Il grandit à Barcelone où son père est professeur à l’Ecole des Beaux-arts. Celui-ci décèle très tôt son talent. Sa mère Maria Picasso Lopez raconte qu’il dessinait tout le temps.
Considéré comme le fondateur du cubisme, avec Georges Braque, c’est un homme libre qui casse les codes. Attirance sociale et connotation politique très marquées, il a connu des périodes de «vaches maigres» en ce début de siècle, à l’actualité artistique «bouillonnante». Vie personnelle très agitée, il aime les cabarets, la fête, les maisons closes. Ses modèles deviennent ses muses puis parfois ses maitresses ou compagnes : « La belle Fernande », son modèle (1905), Olga, danseuse des Ballets russes qu’il épouse en1918, M. Thérèse Walter(1927), Dora Maar (1936), photographe, Françoise Gillot (1943), femme de lettres, et Jacqueline Roques qu’il épouse en 1961. Il a eu quatre enfants : Paulo (1921- 1971), Maya (1935), Claude (1947) et Paloma (1949).
Portrait de Picasso, place de Ravignan à Montmartre, 1904.

A 14 ans il entre à l’Ecole des Beaux-arts de Barcelone, puis rapide passage à l’académie San Fernando de Madrid à 16 ans ! Il découvre ensuite la vie de bohème, aime la tauromachie, le cabaret Els Quatre Gats et fait partie de l’avant-garde barcelonaise. En 1900, à l’occasion de l’exposition universelle (où il expose une toile pour représenter l’Espagne), il arrive à Paris, à la nouvelle gare d’Orsay avec son ami Casagemas. Il sillonne le Louvre, les musées, les galeries. Il admire les couleurs pures de Van Gogh, l’humanité de Toulouse-Lautrec, découvre Degas, David, Delacroix, Daumier, Courbet, Le Bain turc d’Ingres, Le Déjeuner sur l’herbe de Manet et les impressionnistes, le goût de la nature brute et les arts primitifs de Gauguin… et surtout Cézanne.
Portrait de José Ruiz y Blasco, père de Picasso. Aquarelle, 1896. Barcelone.
Femme en bleu, 1901, Madrid.- L’attente. 1901. Coll.Part. - Portrait de Gustave Coquiot, 1901. Paris. (Portrait dans un cabaret entouré de danseuses déshabillées.) - La Naine, 1901, Barcelone. (Sujet aussi traité par Velasquez).
1900, il s’installe dans un atelier à Montmartre. Dans ses toiles aux couleurs éclatantes se mêlent toutes les influences : traditionnelle espagnole, celle de Toulouse Lautrec dans les femmes de cabaret, de Degas le monde de la nuit, de Manet : nu rappelant son Olympia. Tracé noirci caricatural, touche énergique (préfigurant le pointillisme), …
Les Deux Saltimbanques, 1901, Moscou. Grande mélancolie dégagée par cette toile, l’arlequin désœuvré (son double en mal de reconnaissance ?) et peut- être Germaine. - Arlequin assis, 1901, New-York.- Nu couché, 1901.Paris. - Enfant au pigeon, 1901. Coll.Part.

Choc très important pour Picasso en février 1901 alors qu’il est en Espagne, son ami proche Carles Casagemas, amoureux dépité de Germaine, se suicide après avoir tiré sur elle dans un café boulevard Clichy.
Profondément affecté, il représente son ami, éclairé par une bougie, couleur encore lumineuse qui devient bleue et froide dans la toile suivante. Dans le halo d’une bougie, traité à la manière de Van Gogh, le visage au milieu du linceul est marqué à la tempe par la blessure mortelle.

Dans l’Evocation (l’Enterrement de Casagemas), 1901, il s’inspire de la composition du Greco dans L’Enterrement du comte d’Orgaz , (1580).
Au-dessus de la famille éplorée, avec beaucoup d’audace, les anges sont remplacés par des prostituées accompagnant la montée au ciel de son ami.

La tristesse, le bleu domine les œuvres de cette période. Fréquents aller -retour entre Barcelone et Paris, mélancolique, désargenté, Picasso peint les scènes du quotidien, l’univers de la pauvreté, des femmes affligées, le travail des ouvriers.
Autoportrait. fin 1901. à la manière de Van Gogh : couleurs bleu -vert intense en aplat, vieillissant ses traits par un visage émacié barbu ( il a 20 ans !), mine grave, teint blafard, lourd manteau austère.
La chambre bleue (sur le mur, une affiche, hommage à Toulouse -Lautrec), 1901. Femme assise au fichu, 1902. ( Peut-être Germaine ? ) --Pierreuses au bar 1902. On ressent l’influence de Gauguin, dans le modelé, le tracé. La Miséreuse accroupie, 1902. (Coiffe blanche signalant la syphillis).
Les toits de Barcelone, 1903 -- La Soupe, 1902, (qui donne, qui reçoit cette offrande précieuse ?). -- La Celestine, 1904. Portrait austère d’une tenancière de bordel.
Grande toile emblématique de Picasso (2m x 1,20 environ), elle résulte de nombreuses esquisses. Il avait d’abord donné son visage mais l’a remplacé par celui de son ami Casegemas. En face du couple, une « maternité » impossible. Couleurs livides des corps. En arrière-plan un couple accablé, en dessous une vieille femme éplorée (Germaine ?). Le dépouillement des figures et des fonds neutres, le sentiment mélancolique correspondent à ce qu’il vit à ce moment-là : que la vie est injuste de la naissance à la mort.
Parallèlement, à ces œuvres monochromes, Picasso a laissé de nombreux dessins, aquarelles, et certains croquis érotiques longtemps méconnus.
Le Fou, 1904, Barcelone. Femme aux bas verts, 1902, Barcelone. (Inspiré par les affiches de Toulouse-Lautrec). Femme qui tire son bas, Toulouse-Lautrec, 1894. Albi.
Progressivement le bleu laisse place à des tonalités plus chaudes, des gens du cirque, des arlequins. En 1904, il s’installe au Bateau -Lavoir. Ses rencontres avec Max Jacob et Guillaume Apollinaire, de nouvelles amours, contribuent à changer sa palette, les bleus encore présents deviennent plus lumineux, les personnages n’incarnent plus la misère…
Femme à la corneille, 1904. Tolède. -- Femme à l’éventail, 1905. Washington. -- Jeune fille en chemise, 1905. Londres. -- Fillette au panier de fleurs, 1905.
Picasso adorait aller au cirque Medrano, installé près du bateau-lavoir. Les répétitions, les coulisses, les doutes des artistes en dehors de la scène l’inspirent beaucoup. Dialogue entre le jeune arlequin et le vieil acrobate, image imposante et solide de l’homme musculeux face à l’enfant à la boule gracieux. Famille de saltimbanques où il se représente en arlequin.
Acrobate et jeune arlequin, 1905. Coll. part. -- Acrobate à la boule, 1905 Moscou. -- Famille de saltimbanques, 1905. Washington.

Jeune garçon conduisant un cheval, 1905-06. New York. Composition d’une grande simplicité, influencé par Gauguin.
Les Deux frères, 1906. Paris. Le corps du jeune garçon est représenté à la façon des statues antiques au modelé vigoureux, inspiré aussi par les baigneurs de Cézanne.

Paysage, 1906. Paris.
Enfin sorti de la misère par la vente de toiles, Picasso va se ressourcer près de Barcelone dans un village isolé d’Andorre : Gozol avec Fernande, son modèle et sa compagne. Les ocres de la terre gozolane réchauffent les toiles. Pendant quelques mois, retour à une vie rustique.

Autoportrait, 1906.
Influencé par les sculptures ibériques médiévales découvertes au village, ce portrait est simplifié à l’extrême, réaliste, visage ovale, traits essentiels, sourcils marqués, cou robuste, fond neutre, aplats mats mais lumineux, semblable à un masque primitif au regard étonnant.
A Gozol, représentant Fernande, Picasso poursuit ses études de nu féminin. Progressivement, le corps devient une sculpture, « taillé à la hache », monochrome. Les yeux s’agrandissent, le nez s’amplifie, les pieds grossissent, les seins « en obus », les masses corporelles se géométrisent.
Rentré à Paris à l’automne 1906, Picasso exécute de très nombreux croquis, recherche les multiples possibilités de la forme, décompose les éléments de la réalité, abolit la perspective, ce qui aboutira l’été 1907, aux célèbres Demoiselles d’Avignon.
Cinq femmes nues aux corps et aux visages anguleux, sont représentées à la fois de profil et de trois quarts, ou de face et de dos ; les yeux et le nez agrandis parfois déportés, les corps fragmentés en formes géométriques sont vus de plusieurs points de l’espace à la fois. Des draperies, aux couleurs froides contrastent et éloignent le fond, ramenant les corps aux couleurs chaudes vers l’avant. Au premier plan, une coupe de fruit. A droite, les visages semblent inspirés de masques africains. A l'origine, il s'agissait d'une scène de maison close, à Barcelone, "El Burdel de Aviñón" située dans une rue chaude, voisine de celle où vivait Picasso... Le « bordel de la Calle d'Avinon » est devenu « Les Demoiselles d'Avignon ».
Cette toile ouvre la voie à un nouveau courant artistique, le cubisme, terme trouvé par le critique Louis Vauxcelles, lors d'une exposition consacrée à Georges Braque en 1908, pour dénoncer la "simplification terrible" des paysages, figures et maisons en cubes géométriques. En réalité, les objets sont représentés à partir de différents points de vue en même temps comme si une caméra tournait autour.
Ce génie, acharné de travail, crée en s'inspirant à la fois des anciens, de ses contemporains, de son environnement, de ses états d’âme, mais toujours en recherche de nouvelles techniques de représentation.
Prochaine rencontre avec Les Arts 57 :
« La belle époque du costume de théâtre, 1878-1914. »
par M. Olivier Goetz, lundi 17 juin, à Saulny, 20h.
Participation : 3 euros pour adhérents et étudiants ; 5 euros pour non-adhérents
Réservation souhaitée par mail ou par tél :
lesarts57@hotmail.fr ou tél. 03 87 32 05 03 - 06 84 35 19 96