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20 juin 2024 4 20 /06 /juin /2024 19:18
Notre-Dame de l’Épine, le moulin de Valmy, musée de la Princerie à Verdun..

Notre-Dame de l’Épine, le moulin de Valmy, musée de la Princerie à Verdun..

Tout le monde est au rendez-vous ce matin frais du 1er juin, salle polyvalente de Saulny. Nous sommes 46 à nous installer dans le bus. Assis, ceintures bouclées, notre chauffeur Patrice peut démarrer, il est 8h. Après une petite pause confort sur l’aire de Valmy, la jolie basilique Notre-Dame de l’Epine apparait dans la campagne champenoise.

Première étape :  la Basilique Notre-Dame de lÉpine.

10h 30, sur le parvis nous attendent Aurélien et Sœur Marie-Estelle pour les visites guidées. Une communauté de 6 Bénédictines de l’ordre du Sacré Cœur de Montmartre est installée au prieuré au cœur du village. Les Sœurs travaillent en collaboration avec les prêtres et les laïcs qui font vivre le sanctuaire. Elles ont une mission de présence, d'accueil et de prière. Aurélien emmène le premier groupe à l’intérieur tandis que Sœur Marie-Estelle nous présente les origines et la façade extérieure du sanctuaire.

 

On raconte que des bergers, la veille de l'Annonciation, le 24 mars 1400, auraient découvert une statue de la Vierge à l'Enfant dans un buisson d'épines, dégageant une forte lumière. On est en pleine guerre de Cent ans, (1337 - 1453), le pays est ravagé, la région pauvre, beaucoup de bosquets, de buissons. Une chapelle dédiée à Marie existait. Les gens du village et des environs s’y rassemblent, elle devient un lieu de pèlerinage. 

La guerre et la peste qui sévissent expliquent en partie le regain de ferveur religieuse. On construit de nombreuses églises au Moyen Âge. Les offrandes des pèlerins apportent de la prospérité économique. Les pèlerinages deviennent encore plus importants si des reliques sont présentes, soit de saints locaux, soit des éléments plus prestigieux ramenés par les croisés. Elles servent de support de spiritualité nécessaire à l’intercession avec Dieu. La statuette de la Vierge à l’Enfant en pierre date du 13e- 14e siècle. Une tradition des « répits » de nourrissons s’est installée, c’est-à-dire le retour momentané à la vie d’enfants mort-nés, le temps de les baptiser. Cette pratique n’était cependant pas reconnue par l’église. L'Épine semble être resté un pèlerinage traditionnel et surtout un lieu de recours spécialisé dans les demandes en lien avec la maternité et la petite enfance.

Située à 8km de Chalons, elle est connue comme but de pèlerinage important en Champagne et au-delà, à partir de 1405. La construction de l'église actuelle débute vers 1406 et se poursuivra jusqu'en 1527 pour le gros-œuvre. Le chantier démarre par le milieu de l’église et se termine par la façade de style gothique flamboyant à deux tours. Elle comporte trois portails. Un grand Christ en croix, couronné d’épines, se détache devant une petite rose et une galerie flamboyante. Des décors végétaux nombreux et variés, feuilles de laitue, de choux ornent les sculptures.

Sur la tour sud, plus élevée, deux cercles de pierre sont couronnés de huit lys, à la fois symbole de la Vierge Marie et de la royauté. Après la guerre de Cent Ans, le roi Charles VII victorieux accompagné de son fils, le futur Louis XI, alors petit garçon, vinrent remercier la Vierge Marie. Plus tard, en 1471, Louis XI offrira 1200 écus d’or. La flèche nord, arasée en 1798, pour permettre l’installation d’un télégraphe Chappe, a été reconstruite en 1868, grâce à la générosité de Napoléon III. En remerciement, une couronne portant 8 aigles a été installée sur le tambour octogonal de la tour. Plus de 120 gargouilles médiévales remarquables protègent la basilique.

 

Avant de pénétrer dans la basilique, Sœur Marie-Estelle nous montre une pierre gravée en 1610 : les troupes royales stationnant au village ont été affectées par l’assassinat du roi Henri IV.

A l’intérieur, une plaque rappelle qu’en 1914 lors de la bataille de la Marne, il était question de détruire les flèches trop repérables pour l’ennemi, le capitaine Louis d’Hangouwart, en demandant un délai de réflexion, les sauva de la destruction.

 

La nef, voûtée d’ogives et dotée de fenêtres hautes, est d’une jolie couleur blonde caractéristique de la pierre de Savonnières (Meuse). Un superbe jubé délimite l’espace sacré. Datant du 15e siècle, il est surmonté d’une balustrade ajourée avec épines.

Il porte une poutre de gloire, érigée au 16e : un grand Christ en croix, couronné d’épines, avec, à ses pieds, les statues de Marie et Jean. A ses extrémités, la croix fleurit en fleurs de lys, signe annonciateur de la vie qui jaillit après la mort. Sur le jubé, les insignes de la clochette et du pavillon, donnés par le pape Pie X, rappellent que l’église de l’Epine a été élevée au rang de basilique en 1914. Lors de la visite d’un pape, son entrée est accompagnée avec la clochette et il est abrité sous le parasol ou pavillon. Tandis qu’une cathédrale est l’église principale d’un diocèse où se trouve une cathèdre, siège de l’évêque.

 

 

L’arcade droite du jubé abrite une niche contenant la copie de la statue de la Vierge du buisson. L’originale du 14e siècle est exposée lors des grandes fêtes mariales.

Etonnant, le puit creusé pour le chantier en 1406 est encore présent. Profond de 27m, on y puise encore de l’eau pour les baptêmes ou pour les fidèles qui souhaitent boire son eau, on lui prête des vertus de fécondité et de guérison.

Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.

 

A l’arrière du jubé, caché dans la décoration, un escargot choisit les tables de la loi plutôt que la feuille de salade, symbole de « la foi en progrès » car l’escargot ne recule jamais !  

Dans une des chapelles, une superbe Mise au tombeau provenant d’un couvent de Chalons, a ainsi été sauvé de la destruction à la Révolution. Ce groupe sculpté, aux personnages à taille réelle, est daté de 1550. Il représente la scène de l’ensevelissement du Christ, le soir du Vendredi Saint.

Nicodème et Joseph d’Arimathie l’ont détaché de la croix. Le Christ est étendu sur le linceul. D’une grande vérité anatomique, il a les mains posées sur le périzonium. Deux anges portent les instruments de la Passion : la tour de flagellation et la croix. Marie est soutenue par Jean, tous deux sculptés dans le même bloc de pierre. Deux saintes femmes et Marie-Madeleine aux longs cheveux, portent déjà les aromates pour embaumer le corps au matin de Pâques. Des larmes sont sculptées sur les visages. Tous les regards convergent vers le Christ. Malgré la douleur, cette sculpture dégage beaucoup de paix et de sérénité.  

Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.

Sœur Marie Estelle nous conduit devant un petit monument étonnant, voûté d’ogives : le trésor ou tabernacle - reliquaire daté de 1543. Les reliques y sont conservées parmi lesquelles un morceau de la Sainte Croix, un fragment de la grotte de la nativité rapportés de Terre Sainte par un pèlerin… La partie tabernacle abritait les hosties, coté interne. La fresque, côté externe, représente la Vierge Marie entourée de ses nombreux symboles bibliques, lys, rose, jardin clos, puits, palmier, tour de David, temple de Salomon, …A ses pieds, des offrandes dans un panier.

Notre-Dame de L'Épine a toujours frappé les voyageurs et inspiré les écrivains, en particulier Victor Hugo : « …surprise étrange de voir s’épanouir…dans ces champs, …cette splendide fleur de l’architecture gothique… »  (Lettre à un ami, 1842). Elle a été classée monument historique en 1840 et inscrite en 1998 sur la liste du patrimoine mondial par l'Unesco au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France.

La visite guidée intérieure terminée, nous avons encore un peu de temps pour admirer l’extérieur et ses gargouilles incroyables, « particulièrement compliquées et curieuses. Elles se composent de deux monstres dont l’un porte l’autre sur les épaules… » Victor Hugo, Lettre à un ami, 1842.

Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.

A 11h30, nous rejoignons le bus garé sur une petite place, pour nous rendre au restaurant « La Victoire » à Valmy. Convivialité et bonne humeur sont au rendez vous de ce repas dont le chef, d’origine grecque, a proposé des assiettes généreuses. 

Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.

Deuxième étape :  Valmy.

Repas si agréable que nous avons pris un peu de retard sur l’horaire prévu, 14h passées, il est temps de nous rendre sur le site historique de Valmy. Invisible de loin, le centre d’interprétation, semi-enterré, est construit à même le flanc de colline. Il préserve ainsi le panorama à 360° dont le point culminant demeure le moulin. Maîtrise d’œuvre et scénographie ont été confiées à l’architecte Pierre-Louis Faloci.  

Une entaille dans la butte nous conduit vers « Valmy 1792 ». Arrivés dans le hall d’accueil, deux groupes se reforment, l’un démarre par le centre d’interprétation, l’autre se rend au moulin. Le musée propose un parcours expliquant les enjeux et le déroulement de la bataille.

Le couloir chronologique rappelle le contexte politique et social de la France, le long duquel des alvéoles évoquent différents thèmes. La première concerne : le Paris révolutionnaire : prise de la Bastille, Déclaration des droits de l’Homme, fuite à Varennes…

Les modules suivants présentent la mise en place des troupes, l’équipement des soldats, des collections d’armes… Les uniformes français sont soit blancs pour les soldats professionnels (royaux) soit bleus pour les soldats volontaires (moins expérimentés). Le point d’orgue de la visite est certainement la magnifique maquette animée de 4 x 2,50 m, restituant la topographie des lieux. Elle reconstitue les mouvements des troupes depuis les premières heures de la bataille jusqu’au crépuscule. L’ambiance des combats est simulée par des détonations. La stratégie des généraux très bien expliquée, les signes et politesses entre gens bien éduqués pour envoyer les hommes au front est étonnante.

En 1791, sous la pression de l’aristocratie française émigrée et craignant que les idées révolutionnaires ne se propagent à toute l’Europe, Léopold II d’Autriche et Frédéric Guillaume II de Prusse enjoignent le peuple de France à ne pas attenter à la souveraineté de Louis XVI. Cette annonce passe pour une provocation. Au grand étonnement de toute l’Europe, l’Assemblée nationale française déclare la guerre au « roi de Bohème et Hongrie », Léopold, aussi Empereur du Saint Empire Romain Germanique en avril 1792.

Brunswick - Kellermann – Dumouriez.

Au mois de septembre 1792, les troupes austro-prussiennes commandées par le duc de Brunswick prennent la direction de Paris. La coalition progresse rapidement et arrive à hauteur de Sainte-Ménehould. Plus rien ne semble pouvoir arrêter leur progression jusqu’à Paris. Sur ordre de l’Assemblée nationale, le général Dumouriez, à la tête de l’armée du Nord (30 000 soldats), réagit et élabore un plan de bataille audacieux. Le général Kellermann (armée du Centre, 35 000 hommes) le rejoint. L’objectif : couper les Prussiens de leur précieux ravitaillement venant de Verdun et les forcer à mener combat en Argonne. Le 20 septembre 1792, le théâtre des opérations est fixé : Brunswick affrontera les armées de Dumouriez et Kellermann sur les hauteurs du village de Valmy.

Galvanisés par l’enthousiasme de Kellermann au cri de « Vive la nation » et soutenus par les puissants canons Gribeauval, les révolutionnaires maintiennent leurs positions et contre toute attente, tiennent en échec la coalition. La bataille est perdue pour les Prussiens. Goethe, présent sur le champ de bataille écrira que « de ce lieu, de ce jour, date une nouvelle époque de l’histoire du monde ». La 1ère République est proclamée à Paris le lendemain, le 21 septembre 1792.

Goethe, présent sur le champ de bataille écrira que « de ce lieu, de ce jour, date une nouvelle époque de l’histoire du monde ». La 1ère République est proclamée à Paris le lendemain, le 21 septembre 1792.

Pièce d’artillerie rare : le fameux canon Gribeauval est exposé. Il ne reste que très peu d’exemplaires complets (affût en bois et tube métallique) dans le monde. Ce type de pièce était utilisé par l’armée française lors des guerres de la Révolution puis dans les armées napoléoniennes. Derrière la baie vitrée, on aperçoit le moulin de Valmy.

Le canon Gribeauval - Le moulin de Valmy.

La bataille de Valmy est restée dans la mémoire populaire pour sa charge symbolique. Elle a vu s’affronter deux visions du monde : d’un côté la monarchie absolue incarnée par l’Autriche et la Prusse, de l’autre la liberté et l’égalité des droits affirmées par la Révolution Française. 

Le temps imparti pour la visite du centre historique terminé, le parcours du groupe se poursuit au pied du moulin, au sommet de la butte.

Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.

Pauline nous accueille au moulin. Nous admirons ce superbe panorama à 360°, site de la bataille. C’est le 4ème moulin depuis la construction du moulin originel au XVIe siècle. Les moulins à vent permettaient la transformation du grain en farine, il y en avait un tous les 10km environ. Point de repère idéal pour l’armée adverse, il est détruit pendant la bataille de Valmy sur ordre de Kellermann. Le meunier sera indemnisé, son moulin reconstruit. Cependant, ce moulin à vent n’a pas pu soutenir la concurrence des moulins à eau qui se multiplient au début du XIXe siècle. Il est rasé. Plus tard, Valmy devient un lieu de mémoire, symbole de la victoire de la Révolution. En 1947, un nouveau moulin venu des Flandres est inauguré … mais balayé par la tempête de 1999.

En 2005, un nouveau moulin sur pivot, construit dans les ateliers de Villeneuve d’Ascq, est inauguré. Contrairement aux moulins provençaux dont le toit tourne avec les ailes, pour celui-ci, c’est toute la structure qui tourne. Pour mettre les ailes au vent, il est orientable par la poutre de l’escalier, la cage tourne, l’escalier suit. Sa forme plus trapue est typique des moulins de Champagne au XVIIIe siècle, différente des moulins flamants plus élancés. Son mécanisme est complet, parfaitement fonctionnel et peut produire la farine. Il est mis en mouvement et ouvert au public quatre fois dans l’année : à Pâques, en mai, au 14 juillet et aux journées du patrimoine. Malheureusement, ses ailes sont tombées en 2022, victimes d’un champignon qui a rongé la tête de l’arbre moteur. Une équipe d’architectes travaille à leur reconstruction qui devrait se concrétiser en 2025. Ils réfléchissent à un dispositif permettant d’évacuer l’humidité et ferait tourner plus régulièrement les ailes. 

Les ailes sont portées par un énorme arbre en chêne provenant de la forêt d’Orléans. Elles ne tournent que recouvertes de toile. Un ingénieux système de cordages pour monter les sacs de grain, des roues dentées en bois, pignon, lanterne désaxée qui entraine la meule tournante sur la meule dormante, une trémie pour vider le grain entre les meules, un deuxième système à couteaux dans un tonneau de brassage pour obtenir une mouture plus fine… témoignent d’un magnifique travail de conception, de réalisation et de travail du bois !

Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.

Pauline est passionnante mais l’horloge tourne, nous n’avons plus le temps de nous rendre au monument de Kellermann : une statue en bronze représentant le général victorieux, bicorne en main, et sabre au poing. Il souhaitait que son cœur repose là où il a mené sa plus grande bataille, il est conservé dans un petit obélisque à proximité, son corps se trouve au cimetière du père Lachaise. Sur le parcours, un petit monument abrite les cendres de la princesse Ginetti, son arrière-petite-fille qui a beaucoup œuvré pour honorer la mémoire de son aïeul.

 

Troisième étape :  le musée de la Princerie à Verdun.  

Sous une fine pluie, nous rejoignons le bus. Un trajet d’environ 45 mn est nécessaire pour arriver à Verdun. Le musée de la Princerie est situé sur les hauteurs, dans la vieille ville. Approche difficile du bus, pour cause de travaux dans la ville, de sens interdits, … finalement garé en contrebas, il nous faut gravir à pied une montée pour parvenir au musée.

Cette ancienne bâtisse Renaissance est située à l’emplacement supposé de la maison du Princier. Le princier était jusqu’au 14e siècle le plus haut personnage religieux après l’évêque.Les chanoines De Musson construisirent en 1525 cette belle demeure avec cour et jardin d’agrément. Rachetée par la ville après la 1ère guerre, le musée y est installé depuis 1932. Tandis qu’un premier groupe démarre la visite intérieure, nous découvrons la cour, sa double galerie élégante aux arches en anse de panier. Elle accueille une impressionnante collection de taques de cheminées.

Guidé par Cindy, le deuxième groupe peut entrer. Le fond du musée était essentiellement composé d’animaux naturalisés et de minéraux. Depuis, les collections se sont enrichies par des pièces se rapportant à l’histoire de Verdun et de ses environs depuis la préhistoire jusqu’au XXe siècle.

Cette salle d’entrée présente des trésors médiévaux. Au centre, les gisants de François de Sainctignon et de son épouse, bailli de l’évêché de Verdun et chambellan du duc de Lorraine au 16e siècle. A leurs pieds, deux chiens allongés, symboles de fidélité. Dans la 1ère vitrine, un beau crâne sculpté en marbre attribué à Ligier-Richier (16e s.). Au fond, de belles statues médiévales ayant gardé leur polychromie d’origine en particulier saint Roch, saint guérisseur populaire invoqué contre la peste qui a durement frappé la Lorraine au 16e s. Touché lui-même, il en montre les signes sur sa cuisse.

Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.
Au lendemain de la sortie à l’Epine, Valmy et Verdun, le 1er Juin 2024.

Un remarquable peigne liturgique en ivoire, d’origine anglo-normande, finement sculpté en bas-relief, daté vers 1120, cet objet était utilisé uniquement par l’évêque avant un office religieux. Il aurait été offert à Henry de Winchester devenu évêque de Verdun en 1117.

Dans la petite chapelle gothique au fond, une rare Vierge à l’Enfant en bois polychrome provenant d’une église meusienne et datée du 12e s.

La salle suivante est consacrée à la préhistoire, de nombreux fossiles y sont exposés parmi lesquels une mâchoire de crocodilien, (jurassique, 150 millions d’années) une dent de mammouth, (paléolithique, -300 000à - 40 000 ans) … trouvés dans la carrière d’Haudainville (Meuse).  Différents outils provenant d’agriculteurs éleveurs trouvés dans des sites meusiens (néolithique, -6000 à -2000 ans) témoignent de l’implantation humaine très ancienne sur ce territoire.

Une autre salle dépeint Verdun et ses environs à l’époque gallo-romaine. Des objets de la vie quotidienne sont exposés des bijoux, accessoires de vêtements, colliers, torques, fibules, en bronze, objets en verre, en os, céramiques. Pour la partie mérovingienne, travail de l’or de l’argent, orfèvrerie d’une plus grande délicatesse, …

Nous pressons un peu le pas, le musée ferme normalement à 18h mais Cindy, nous offre généreusement du temps supplémentaire. A l’étage, une petite salle consacrée au mobilier lorrain, une autre à l’histoire de Verdun. Cité épiscopale au rayonnement important, elle est l’un des « Trois-Evêchés » avec Metz et Toul. Ville de garnison, rôle militaire mais aussi cité sur l’eau, Verdun a su exploiter la Meuse pour alimenter son commerce et ses activités artisanales et industrielles.

Edmond Petitjean, Verdun et la Meuse avant 1914, vers 1891.- Alfred Renaudin, Verdun en 1919, 1919. Louis Hector Leroux, Lesbie pleurant son moineau, 1868.
Edmond Petitjean, Verdun et la Meuse avant 1914, vers 1891.- Alfred Renaudin, Verdun en 1919, 1919. Louis Hector Leroux, Lesbie pleurant son moineau, 1868.
Edmond Petitjean, Verdun et la Meuse avant 1914, vers 1891.- Alfred Renaudin, Verdun en 1919, 1919. Louis Hector Leroux, Lesbie pleurant son moineau, 1868.
Edmond Petitjean, Verdun et la Meuse avant 1914, vers 1891.- Alfred Renaudin, Verdun en 1919, 1919. Louis Hector Leroux, Lesbie pleurant son moineau, 1868.

Edmond Petitjean, Verdun et la Meuse avant 1914, vers 1891.- Alfred Renaudin, Verdun en 1919, 1919. Louis Hector Leroux, Lesbie pleurant son moineau, 1868.

 

L’ Allégorie de Verdun, sculpture en plâtre de Henri Frédéric Varenne, maquette préparatoire pour celle située sur le fronton de la gare de l’Est à Paris. Femme casquée tenant épée et bouclier aux armes de la ville.1929.

Emblème de la ville, la dragée est née à Verdun au XIII e s. Afin d’améliorer la conservation et le transport des amandes, un apothicaire eut l’idée de les enrober de sucre. Très vite, elle devient une friandise luxueuse prisée à la cour. Les boites et leurs couvercles peints à la main par des artistes devenaient des objets au décors raffinés, particulièrement appréciés. Au 19e s., 72 tonnes de dragées sont produites chaque année par trois fabriques Lizer-Mayeur, Baudot et la plus célèbre Braquier.

 

 

La cristallerie Model développe un art verrier original à partir de 1930 : opalescence, effet de givre…

 

 

 

Les salles suivantes présentent peintures, dessins, accrochage temporaire, travaux d’enfants en collaboration avec les écoles … Le fonds de peinture est constitué par des portraits d’apparat des 17e s. et 18e s., des œuvres peintes au 19e s. par des artistes locaux : Hector Leroux ou Jean-Jacques Henner et Jules Bastien -Lepage, particulièrement apprécié !

Composition pyramidale, la jeune fille songeuse aux traits idéalisés, entourée de putti sont des éléments issus de l’enseignement académique. Cependant de nombreux détails témoignent d’une recherche de réalisme dans le travail de Jules Bastien-Lepage. La position assise avec lassitude, les habits de travail, mains sales et pieds nus de l’enfant témoignent d’une journée de labeur. Une grande attention est portée à la représentation du paysage, arbres et fleurs de la campagne meusienne, et, en arrière- plan, le village-rue typiquement lorrain. Cette œuvre est un bon exemple des influences multiples du peintre, qui se détache de l’enseignement classique pour tendre vers plus de naturalisme.

Jules Bastien -Lepage, La Chanson du printemps, 1874. (Présentée au Salon de 1874.)

Une exposition temporaire « correspondances » propose de renouveler le regard de certaines œuvres à travers une approche différente, plus sensible. Certains tableaux anciens sont associés à des œuvres contemporaines dans une juxtaposition qui interroge, interpelle…

Guillaume Barth, Elina, 2015.

 

Cet artiste alsacien est tombé en admiration devant le désert de sel bolivien en 2013. Lors de pluie, la surface se transforme en miroir. Il photographie sa sculpture en briques de sel, 3 m de diamètre. Planète éphémère qu’il nomme Elina :  du grec Hélè pour le soleil et Na pour le sodium.

Auguste Migette, La Vallée de la Moselle.1859.

 

Des ruines antiques côtoient des bâtiments modernes dans des paysages semi-imaginaires. Les ruines de Trèves dévoilent la vallée de la Moselle et les restes antiques de Jouy. Fantaisie du peintre, ce tableau s’inscrit dans la tradition des caprices, genre pictural né en Italie au 18e s.

Ces deux grandes toiles placées à proximité l’une de l’autre, par exemple, questionnent sur l’imaginaire de ces deux artistes à des périodes différentes !  Ce petit musée mérite qu’on s’y attarde davantage, d’autant que l’accueil y a été très bienveillant malgré le dépassement horaire.

Chacun à son rythme, nous redescendons pour retrouver notre bus par des chemins différents et découvrons des aspects de la ville de Verdun qui rappellent de bons souvenirs à certaines qui connaissaient bien les lieux. Préparée par Catherine, que nous remercions encore, cette belle journée si conviviale, intéressante, à la découverte de ce patrimoine pas si éloigné, a beaucoup plu à tous les participants.

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31 mai 2024 5 31 /05 /mai /2024 15:47

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« Image du film La sortie de l’usine Lumière à Lyon ». Photogramme de Louis Lumière, 1895.

 

C’est la troisième rencontre organisée par LesArts57 dans le cadre de l’anniversaire des 150 ans de l’impressionnisme, cette fois sur les liens avec le cinéma, et présentée par Caroline RENOUARD. Dans cette belle salle de Lorry, Martine accueille la quarantaine de participants et nous présente Mme Renouard, Maîtresse de conférences en études cinématographiques à l'Université de Lorraine, spécialisée en esthétique, histoire du cinéma, effets spéciaux, …

Quelques temps après la conférence « Cinéma et impressionnisme », le 16 mai à Lorry les Metz.

Pour approcher le cinéma impressionniste, ce courant avant-gardiste du cinéma français muet des années 20, et comprendre les origines du cinéma, il est nécessaire de se replonger dans le contexte et l’ambiance de l’époque. Entre 1880 et 1890, période très riche en expérimentations pour créer des vues animées, de nombreux brevets de dispositifs visuels sont déposés, mais ce sont les frères Louis et Auguste Lumière qui imposent un modèle efficace : le cinématographe, machine révolutionnaire, en 1895.

Capturer la lumière, saisir l’instant fugace, suggérer le mouvement était aussi une préoccupation majeure des peintres et photographes depuis le milieu du 19e siècle.

Claude Monet, Extrait série sur la gare Saint-Lazare, 1877.

Claude Monet, Extrait série sur la gare Saint-Lazare, 1877.

Monet, en plantant son chevalet sur les quais, dans la gare Saint-Lazare, matérialise sur la toile les effets atmosphériques, la sensation éphémère qu’il perçoit. Le mouvement des locomotives qui arrivent, rejetant des nuages de vapeur, on ressent toute l’activité de la gare.

 

Avant lui, Turner en Angleterre avait aussi choisi de représenter le train. Effets de perspective, flou, … la vitesse de la locomotive est déjà perceptible. Symbole de modernité en harmonie avec le paysage, le train relie ville et campagne, ère industrielle et ruralité traditionnelle.

 

William Turner, Pluie, vapeur, et vitesse, 1844, National Gallery, Londres.

A Etretat, ou devant la cathédrale de Rouen, Monet fixe son cadrage. Sur différentes toiles, du même point de vue, il cherche à représenter les changements de lumière au cours de la journée, des saisons, il pose rapidement sa peinture par petits paquets colorés. Les vibrations obtenues semblent rendre la peinture vivante.

Claude Monet, Extrait série sur les falaises d’Etretat (1883-1886).

La succession des images dans ses séries, donnent l’illusion du temps qui s’écoule sur une journée, sur les saisons… Leur multiplicité, l’enchainement des vues, permet de comprendre l’accélération du temps et prépare déjà le regard à la mise en mouvement d’images.

Claude Monet, Extrait série sur la cathédrale de Rouen (1892-1894).

Les photographes vont, eux aussi, essayer de capturer le mouvement image par image. C’est l’Américain Eadweard Muybridge qui invente la chronophotographie, procédé, repris et amélioré par le Français Jules Marey. En 1878, Muybridge dispose 24 appareils avec opérateurs le long d’une piste équestre et réussit à obtenir les clichés d’un cheval au galop.

Quelques temps après la conférence « Cinéma et impressionnisme », le 16 mai à Lorry les Metz.
Théodore Géricault, Le Derby d’Epsom, 1821, Louvre.

 

Il confirme qu’il n’y a pas décollage des quatre fers lors des phases d’extension du cheval au galop (le décollage intervient, en fait, lors de la phase de regroupement), ce qui montre la conception erronée de la représentation du galop dans certains tableaux.

Marey, physiologiste passionné par la locomotion humaine et animale, simplifie le dispositif en un seul appareil, le fusil photographique en 1882. Il permet de linéariser sur une même plaque le déplacement du sujet, il saisit, par exemple, l’oiseau en plein vol à 12 images par seconde. Ces inventeurs permettent de décomposer le mouvement image par image mais aussi à l’inverse de le recomposer ! c’est le pré-cinéma, ils ont inventé les prémices de la caméra. Meissonnier, impressionné par la démonstration de Muybridge, aurait modifié certaines de ses scènes historiques. Degas, s’inspira de Marey pour peindre les danseuses dans différentes positions avec des gestes plus spontanés et justes. 

En cette fin de 19e, peinture, sculpture, et photographie ont sensibilisé le regard du spectateur et l’ont préparé à l’analyse.

Un des premiers à inventer une machine pour visualiser les images animées est l’américain Thomas Edison dans les années 1888-1890. Le kinétoscope se présente sous la forme d’une boite dans laquelle se déroule une petite scène de quelques secondes pour 1 seul spectateur.  Il remporte un grand succès dans les grandes villes américaines en montrant des petits films de quelques secondes, Buffalo Bill, des matchs de boxe par exemple. Sur des machines alignées, les films sont montrés en épisodes nécessitant la mise d’un sou pour chaque séquence !

Auguste et Louis Lumière.

 

À Paris, à l’automne 1894, Antoine Lumière est émerveillé par le Kinétoscope d’Edison. De retour à Lyon, il demande à ses fils, Louis et Auguste, de se consacrer à l’étude d’un dispositif pour en faire un spectacle plus collectif. En s’inspirant de la « lanterne magique », les frères fabriquent le cinématographe, appareil qui est à la fois caméra de prise de vue et projecteur de cinéma. Il fait avancer le film perforé comme dans une machine à coudre à 16 images par seconde grâce à une manivelle. Plus léger que le kinétoscope individuel d’Edison, il est portable et permet aux opérateurs de filmer sur le vif, hors des studios tout comme les peintres impressionnistes hors des ateliers.

 

 

Le premier film tourné est La Sortie de l'usine Lumière à Lyon. Après quelques représentations privées, le 28 décembre 1895, ils organisent à Paris au Grand café, bd des capucines, la première projection publique payante (PPPP) devant une trentaine de personnes dont Georges Méliès.

Cette séance comporte 10 petits films dont Le Repas de bébé. D’abord une image fixe, puis l’appareil se met en marche avec le bruit du projecteur. Si les spectateurs regardent, fascinés, cette simple scène familiale où la vie s’anime devant eux, tous les regards sont abasourdis par l’arrière-plan où s’est invité, par hasard, un vent qui fait vigoureusement bouger le feuillage des arbres !

Le Repas de bébé, 1895.

« quelque chose semble échapper [au] beau souci de composition [de Louis] : le vent … fait danser les plantes et les arbustes derrière Auguste et Marguerite … le couple et leur enfant devaient être les seuls objets d’attention dans cette composition ; le mouvement de l’image devait être celui des « sujets » au premier plan, aux gestes convenus, mesurés, qui devaient eux-mêmes être les agents de la révélation d’un autre mouvement : celui de la technique de défilement mise au point par les deux frères lyonnais. Mais le vent en a décidé autrement. » Benjamin Thomas, L’attrait du vent, 2016.

Les références à la peinture impressionniste dans les films Lumière sont nombreuses, le choix des sujets, la danse des enfants (film renoirien), les enfants qui plongent sur le ponton et deviennent hors champs. Ils cherchent à proposer une impression de réel, de simplicité et fragilité de la vérité. Contrairement à Edison qui tourne dans les studios de la Black Maria et met du temps à réaliser les films, les opérateurs Lumière vont sur site et saisissent des images éphémères, fugaces, surgies du hasard. Ils explorent le monde du travail, des loisirs, les progrès industriels… 

 

Les voyageurs attendent sur le quai, la locomotive apparaît et semble foncer vers le spectateur, puis file à gauche au premier plan, et sort du cadre. Le train s’arrête. Les voyageurs se dirigent vers les wagons. La foule qui en descend remplit le quai, une femme au chapeau traverse l’écran … le cadrage est fixe, les personnages par leurs déplacements indiquent la profondeur de champs.

L’ Arrivée du train en gare de la Ciotat, 1896-1897.

« Le bord [du cadre] est ce qui limite l’image, ce qui la contient, … le coup de génie ici est d’avoir au contraire laissé l’image déborder : la locomotive, les figurants transgressent cette limite (la transgressent, … ne l’abolissent pas). … c’est grâce à cette activité aux bords de l’image que l’espace semble se transformer incessamment. » Jacques Aumont, à propos de L’ Arrivée du train en gare de la Ciotat. L'Œil interminable : cinéma et peinture [1989], éditions La Différence, 2007 (2e édition). Chapitre "Lumière, le dernier peintre impressionniste", p.40.

La composition des séquences était organisée, leur mise en scène précise : lors de la sortie d’usine les ouvriers semblaient endimanchés, dans une autre séquence, le bébé ne veut pas attraper les poissons dans le bocal malgré l’insistance d’Auguste qui finit par jeter un œil contrit et complice à la caméra, les forgerons ne portent pas leur tablier de travail, lors de l’arrivée du train, Mme Lumière fait partie des figurants et refait un passage ! les personnages s’activent, se savent filmés. Et autre hasard, de la fumée s’échappe sur le quai voisin, une autre locomotive démarre, saisie par la caméra !

Gustave Caillebotte, Le Pont de l’Europe, 1876. – Sur le Pont de l’Europe, 1877.

Gustave Caillebotte, Le Pont de l’Europe, 1876. – Sur le Pont de l’Europe, 1877.

La similitude avec les tableaux de Caillebotte est étonnante, son travail de perspective, les allers-retours du regard sur la toile, la question du cadre, de la place du hors champs, de l’avant champs. L’intensité de la vie urbaine le passionne, il nous inclut dans le tableau. Le passant s’arrête pour observer, penché sur la balustrade.

Autre point de convergence entre Caillebotte et les frères Lumière : la représentation du prolétariat urbain, plutôt une étude documentaire précise sur les gestes, les outils des raboteurs de plancher, des forgerons, ou des ouvriers réparant le bitume du trottoir.

Gustave Caillebotte, Les Raboteurs de parquet, 1875. – 1876.
Gustave Caillebotte, Les Raboteurs de parquet, 1875. – 1876.

Gustave Caillebotte, Les Raboteurs de parquet, 1875. – 1876.

Que ce soit Caillebotte derrière son chevalet ou l’opérateur Lumière derrière sa caméra, tous deux ont un regard valorisant les petites gens, leur dur labeur. Ils établissent un pont entre la science et l’art, l'exactitude et la rêverie poétique, l' utilité scientifique et l'esthétique !

 

L’impressionnisme, un courant cinématographique des années 1920 en France.  

En 1920 le cinéma en France est mis à mal, il n’existe plus personne pour faire des films. Les Etats-Unis inondent le marché de films hollywoodiens : Charlot…   Les cinéphiles essaient de se positionner par une nouvelle esthétique différente des films hollywoodiens et différente des expressionnistes allemands. Ce mouvement d’avant-garde se déploie de 1923 jusqu’à l’avènement du cinéma parlant vers 1928-29. Ce courant est ainsi nommé impressionnisme par opposition au courant expressionniste allemand. C’est le moment où le cinéma a l’ambition de se développer artistiquement et de passer du statut de média à celui d’art. Méliès parle de son art en 1907. D’abord considéré comme le 6ème art, la formule du 7ème art apparait en 1919. Ce cinéma cherche à utiliser une nouvelle grammaire cinématographique pour rentrer à l’intérieur de la psyché, rendre compte des impressions intérieures, des souvenirs, des rêves.

« La Roue », Abel Gance, 1923.

« La Roue », Abel Gance, 1923.

« La Roue », mélodrame d' Abel Gance,  met en scène un conducteur de locomotive, torturé psychologiquement. Le bébé qu’il a recueilli est devenu une jeune femme dont il tombe amoureux tout comme son fils et son patron. Il est si perturbé qu’il veut provoquer le déraillement du train. Le spectateur est embarqué dans cette course folle du train par les prises de vues accélérées, les séquences mécaniques où la machine et la roue deviennent obsédantes, les plans de plus en plus courts, de plus en plus déstructurés. Abel Gance introduit dans son film de nombreuses innovations techniques : surimpressions, accélération de l'image, coupes rapides, et donne beaucoup d’importance au montage et à la musique.

Explorer l’âme humaine est révolutionnaire dans les années 1920.  (Hitchcock le fera plus tard). « Une autre période s’est ouverte, celle du cinéma psychologique et impressionniste » qui visualise le « jeu des pensées et des sensations » selon Germaine Dulac.  Les films impressionnistes se détachent du narratif, du théâtral, deviennent poétiques. Germaine Dulac, seule femme cinéaste, recherche un cinéma pur, se libère du scénario, veut explorer les sensations visuelles (comme Monet dans ses nymphéas).

Cœur fidèle, Jean Epstein, 1923 – Le Lion des Mogols, Jean Epstein, 1924.

Cœur fidèle, Jean Epstein, 1923 – Le Lion des Mogols, Jean Epstein, 1924.

Jean Epstein, cinéaste, revendique, lui, le lien au pictorialisme. Dans ses films il travaille sur les substances, rend des images grumeleuses sur les visages, les paysages… Il introduit des effets visuels (flous, surimpressions…), joue sur les panoramiques, les gros plans, le montage rapide. Fasciné par les voitures et par l'ivresse que procure la vitesse, le film Le lion des Mogols montre une spectaculaire séquence de course folle en automobile sur les grands boulevards parisiens, illustrant la douleur et la folie du personnage.

« Pour Jean Epstein, l’essentiel du cinéma est ce mystère de la captation de l’image … l’objectif du cinéma … permet … à la faveur du montage … d’atteindre à un relief qui est celui des quatre dimensions » Henri Langlois.

 

 

Conférence passionnante, et bien servie par l'équipement technique de la salle,  Me Renouard nous a permis de découvrir les prémices de ce 7 ème art qui s’inscrit dans la continuité de la peinture impressionniste, de la photographie pictorialiste, et poussant toujours plus loin la captation de la lumière, du mouvement et l’exploration des sensations en alliant technique et esthétique.   C.C.

 

R​éférences documentaires des captures d'écran : 

L-'Œil, le Pinceau et le Cinématographe : naissance d'un art. Documentaire réalisé par Stefan Cornic, coproduit par ARTE France, Beall Productions, Musée d’Orsay et de l’Orangerie. France, 2021, 53 minutes.

Contexte de réalisation et de diffusion du documentaire : Exposition du musée d'Orsay "Enfin le cinéma ! Arts, images et spectacles en France (1833-1907)", du 28 septembre 2021 au 16 janvier 2022 (commissaires d'exposition : Paul Perrin, Dominique Païni et Marie Robert).

- Lumière ! L'aventure commence. Documentaire réalisé et commenté par Thierry Frémaux, coproduit par Centre national de la Cinématographie, Thierry Frémaux, Bertrand Tavernier, Maelle Arnaud, France, 2017, 90 minutes. 

Prochaine rencontre avec Les Arts 57 :

Jeudi 13 Juin à 20 h,

au Château Fabert, à MOULINS LES METZ.

« Edward Hopper »

Soirée présentée par M. Jean-Yves BEGUE.

Réservation obligatoire par mail ou par tél.

 lesarts57@gmail.fr   ou tél.   03 87 32 05 03 

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14 mai 2024 2 14 /05 /mai /2024 15:17

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Gustave Le Gray, Perspective du pavé de Chailly, autre ciel nuageux, 1852-1856. Claude Monet, Le pavé de Chailly, 1865.

Intéressante soirée proposée par LesArts57 et présentée par M. Eric Pedon, spécialiste de la photographie contemporaine, chercheur en information et communication à l’université que nous retrouvons avec plaisir pour la troisième fois. 37 personnes présentes ce mardi 16 avril 2024, à Saulny.

1 La photographie artistique durant les années 1850-1860.

Après le daguerréotype, plaque de cuivre rendue sensible à la lumière, inventé en 1838, les photographes cherchent à améliorer les procédés en s’intéressant aux particularités chimiques des constituants.

Daguerre, Notre Dame vue du pont des Tournelles Paris, 1839.

 

Vers les années 1850, l’invention du calotype et la technique du collodion vont augmenter la précision des photographies et réduire considérablement le temps de pose. Le calotype est le premier négatif papier rendu translucide par de la cire puis recouvert d’une émulsion sensible à la lumière. De plus, la photographie devient reproductible, le daguerréotype ne permettait de produire qu’un seul exemplaire. Le collodion est un procédé où une « poudre de coton » est dissoute dans un mélange d’alcool et d’éther puis étendue sur une plaque de verre. La plaque gélatineuse obtenue devient sensible à la lumière après avoir été trempée dans un bain de nitrate d’argent.

Humbert de Molard, Scène paysanne. La lessive, vers 1852. -- Fermes sous la neige, Argentelle, 1847-50.

En France, Humbert de Molard est un des premiers calotypistes à créer des scènes de genre, des tableaux de la vie rurale aux attitudes stéréotypées, des paysages pittoresques et réalistes.

Regnault, Route bordée d’arbres, 1850.

 

Henri-Victor Regnault, homme de sciences et artiste, utilise la perspective, photographie sans artifice, directement. Il réalise des photos de paysages, des scènes de genre, des portraits. Il exprime une réelle sensibilité dans ses clichés.

 

 

Regnault, Vue prise de la rive gauche de la Seine entre le bas–Meudon et le bas-Sèvres, 1853. --- Vue prise de la rive gauche de la Seine, 1853.

Regnault, Vue prise de la rive gauche de la Seine entre le bas–Meudon et le bas-Sèvres, 1853. --- Vue prise de la rive gauche de la Seine, 1853.

2 La photographie à la découverte de ses sujets artistiques (1850-1870).

Gustave Le Gray peintre, photographe, membre fondateur de la Société française de photographie, est aussi un inventeur. Il met au point le négatif sur verre au collodion humide permettant des temps de pose encore plus rapides (environ 2-3 secondes) et une plus grande finesse du tirage. Mais, il faut agir très vite avant que le produit ne s’évapore. Le procédé, un peu laborieux, nécessite un laboratoire ambulant pour réaliser immédiatement toutes les opérations de développement du négatif. Le rendu est plus précis, l’enregistrement de la lumière, meilleur. Le succès énorme fait disparaitre le daguerréotype.

Le Gray, Mission héliographique, 1851 : Bagneux (Maine-et-Loire). Dolmen dit la Grande Allée couverte. -- Blois, château : cour intérieure, Aile Louis XII. -- Cahors, pont de Cabessut, dit pont Neuf, et la ville.

La photographie oscille entre deux positions contraires : soit s’affilier à la peinture, soit s’en démarquer et être un art autonome. Elle peut être une technique perçue comme simple instrument capable de reproduire la réalité (en ce cas, ce n’est pas de l’art) ou comme un nouveau moyen artistique.

Le Gray, Allée forestière, Fontainebleau, vers 1855-1857. Tirage sur papier albuminé d'après un négatif sur verre au collodion.

La théorie esthétique des peintres réalistes, comme Courbet, qui peignent ce qu’ils voient, s’identifie à celle des photographes par la réalité optique de l’image. Critiqués par les peintres académiques qui considèrent la photo comme un trompe l’œil, une industrie, de nombreux peintres, Delacroix par exemple, voient pourtant en elle un auxiliaire précieux. Certains abandonnent même la peinture pour se consacrer à ce nouvel art : Baldus, Le Secq, Mestral, Bayard…

Le Gray, artiste savant, écrit de nombreux traités, fonde une école et transmet maitrise technique et savoir-faire à ses élèves. « J’émets le vœu que la photographie au lieu de tomber dans le domaine de l’industrie, du commerce, rentre dans celui de l’art. »

Le Gray, Fontainebleau, Chêne rogneux près du carrefour de l'Épine, 1852. -- Le Gray, Fontainebleau, Hêtre, vers 1855-1857.

Le Gray, Fontainebleau, Chêne rogneux près du carrefour de l'Épine, 1852. -- Le Gray, Fontainebleau, Hêtre, vers 1855-1857.

De formation classique, il a 2 thèmes de prédilection : les marines et la forêt de Fontainebleau. Il fréquente les peintres de Barbizon et choisit des sujets innovants en réalisant, par exemple, de véritables portraits d’arbres : le chêne rogneux, le hêtre. Il travaille la profondeur de champs et les variations de nuances pour sculpter l’arbre laissant toujours un soupçon de flou. Il fait en sorte que le calotype puisse répondre à la théorie des sacrifices, ceux de certains détails. Le regard s’imprègne de l’image sans se « fatiguer » par une vérité trop crue. La coexistence de précision et de flou est la chose la plus fascinante en photographie.

Le Gray, Fontainebleau, Perspective du pavé de Chailly ciel nuageux Tirage sur papier albuminé d'après un négatif papier ciré sec (paysage) et un négatif sur verre au collodion (ciel), 1852. ---- Le Gray, Perspective du pavé de Chailly, autre ciel nuageux. Tirage sur papier albuminé d'après un négatif papier ciré sec (paysage) et un négatif sur verre au collodion (ciel), 1852-1856.

Autre innovation technique : l’utilisation de deux négatifs pour une image.

Le Gray, La grande vague de Sète, 1856-57.

A cause des différences de luminosité, il est difficile, de reproduire simultanément ciel et paysage. Le Gray contourne ce problème en réalisant des tirages en deux temps, un négatif pour le paysage, un autre ensuite pour le ciel. Il obtient une image contrastée d’une grande force, un clair-obscur vigoureux servi par la variété des tons. Il retravaille les images après les prises de vue à la manière du peintre qui retravaille ses toiles en atelier après la peinture de plein air. Il maitrise composition et lumière.

Le Gray, Bateaux quittant le port du Havre, vers 1855.

Des amateurs de toute l’Europe achète ses marines. Non seulement Le Gray est un photographe reconnu au XIXe, mais il reste d’une grande valeur en photographie contemporaine : Bateaux quittant du port du Havre, a été vendu en 1991 pour une somme équivalant à plus de 900 000 Euros, photographie la plus chère du XIXe siècle.

3. L’influence de la photographie sur l’impressionnisme.

Photographes et peintres impressionnistes ont de nombreux points communs : thématiques, recherches esthétiques, … jusque dans les termes utilisés : impression, sensibilité (du négatif ou du ressenti sur la toile). Le retour à la nature, leur pratique en extérieur, tous étudient les changements de lumière, cherchent à saisir l’instant fugace. De nombreux photographes réalisent, avec une décennie d’avance, des compositions spontanées de paysages qui inspireront les peintres impressionnistes.

Eugène Cuvelier, Chemin en forêt, 1850-60 - Pissaro, Allée dans le parc de Marly, 1871. --- Paris, La rue de Crimée, 1868. - Caillebotte, Rue de Paris, temps de pluie, 1877. --- Anonyme, Boulevard Montmartre 1870. Pissaro, Le Boulevard de Montmartre, matinée de printemps, 1897.
Eugène Cuvelier, Chemin en forêt, 1850-60 - Pissaro, Allée dans le parc de Marly, 1871. --- Paris, La rue de Crimée, 1868. - Caillebotte, Rue de Paris, temps de pluie, 1877. --- Anonyme, Boulevard Montmartre 1870. Pissaro, Le Boulevard de Montmartre, matinée de printemps, 1897.
Eugène Cuvelier, Chemin en forêt, 1850-60 - Pissaro, Allée dans le parc de Marly, 1871. --- Paris, La rue de Crimée, 1868. - Caillebotte, Rue de Paris, temps de pluie, 1877. --- Anonyme, Boulevard Montmartre 1870. Pissaro, Le Boulevard de Montmartre, matinée de printemps, 1897.

Eugène Cuvelier, Chemin en forêt, 1850-60 - Pissaro, Allée dans le parc de Marly, 1871. --- Paris, La rue de Crimée, 1868. - Caillebotte, Rue de Paris, temps de pluie, 1877. --- Anonyme, Boulevard Montmartre 1870. Pissaro, Le Boulevard de Montmartre, matinée de printemps, 1897.

Le Gray saisit l’image fugace de la vague, on retrouve le même cadrage dans celle de Courbet et chez Monet la même forme des nuages, ou le même bord de côte.

Courbet, La Vague, série, 1869-1870. -- Le Gray, La grande vague de Sète, 1856-57 -- Monet, La mer et les nuages, 1868.
Le Gray, Le brick au clair de lune, 1856. - Monet, La mer à Pourville, 1882.

Autre point commun : les jeux de lumière, en particulier la lumière filtrée au travers du feuillage et qui laisse taches claires et ombres des feuilles sur les vêtements des personnages.

Marville, Homme allongé sous un châtaignier, 1850-53 - Monet, Madame Monet dans un jardin, 1872.

 

4. La photographie entre réel et peinture, 1870-1900.

En 1878, les négatifs au gélatino-bromure d'argent vont encore réduire considérablement le temps de pose jusqu’à 1/100 voire 1/1000 de seconde. Le collodion disparait. Les images instantanées, la chronophotographie permettent des découvertes étonnantes que l’œil ne peut percevoir et changent la conscience du réel, (par exemple le cheval au galop montre la pose des sabots l’un après l’autre.)

Lugardon, Plongeon, vers 1882 - Anonyme, Homme en train de sauter, 1887-1888.

Même si Rodin s’insurge contre cette « photo menteuse » considérant que ni le temps ni le geste ne s’arrêtent, la photographie instantanée, apparue dans les années 1880, conduit les peintres à des innovations esthétiques. Degas commande des photos de danseuses, s’inspire de ces arrêts sur image, fait tourner l’angle de vue autour d’elles. 

Disdéri, Ménante et ses danseuses, carte de visite, 1876. - Degas, Danseuse sur pointes, 1875-76. -- Renoir, Bal du Moulin de la Galette, 1876. -- Monet, Tempête, côtes de Belle-Île, 1886. -- Pissaro, Boulevard Montmartre un matin d'hiver, 1897.
Disdéri, Ménante et ses danseuses, carte de visite, 1876. - Degas, Danseuse sur pointes, 1875-76. -- Renoir, Bal du Moulin de la Galette, 1876. -- Monet, Tempête, côtes de Belle-Île, 1886. -- Pissaro, Boulevard Montmartre un matin d'hiver, 1897.
Disdéri, Ménante et ses danseuses, carte de visite, 1876. - Degas, Danseuse sur pointes, 1875-76. -- Renoir, Bal du Moulin de la Galette, 1876. -- Monet, Tempête, côtes de Belle-Île, 1886. -- Pissaro, Boulevard Montmartre un matin d'hiver, 1897.
Disdéri, Ménante et ses danseuses, carte de visite, 1876. - Degas, Danseuse sur pointes, 1875-76. -- Renoir, Bal du Moulin de la Galette, 1876. -- Monet, Tempête, côtes de Belle-Île, 1886. -- Pissaro, Boulevard Montmartre un matin d'hiver, 1897.
Disdéri, Ménante et ses danseuses, carte de visite, 1876. - Degas, Danseuse sur pointes, 1875-76. -- Renoir, Bal du Moulin de la Galette, 1876. -- Monet, Tempête, côtes de Belle-Île, 1886. -- Pissaro, Boulevard Montmartre un matin d'hiver, 1897.

Disdéri, Ménante et ses danseuses, carte de visite, 1876. - Degas, Danseuse sur pointes, 1875-76. -- Renoir, Bal du Moulin de la Galette, 1876. -- Monet, Tempête, côtes de Belle-Île, 1886. -- Pissaro, Boulevard Montmartre un matin d'hiver, 1897.

Monet et Renoir jouent sur le cadrage, les rochers de Belle-Île, les personnages du Moulin de la Galette sont coupés à la manière des hors-champs photographiques. Cette audace donne un air moderne aux toiles, et bien sûr, elle est dénoncée par la peinture académique. La profondeur de champs créée par le contraste entre les éléments nets et flous inspire Pissaro. Sur le boulevard Montmartre, la photographie n’arrive pas à fixer les passants. Le peintre, en les représentant flous, donne une impression de mouvement.

Emerson, Gathering Water-Lilies, 1886.

En Angleterre, Peter Henry Emerson s’élève contre la précision, le tout net en photographie : l’œil ne voit pas tous les détails, il voit net au centre et flou autour. Emerson recherche cet effet oculaire dans ses photos. De tendance naturaliste, il se dit inspiré par Millet et Courbet. Dans ses photographies, il recherche avant tout un effet artistique jusqu’à donner un aspect doré grâce au tirage platine ou un effet s’approchant du dessin au fusain.

Emerson, Marsh Weeds, 1895. --- The Lone Lagoon, 1895.

Il publie un article « Photography, a pictorial art » où il défend la légitimité artistique de la photographie, ce qui va donner le nom de pictorialiste à ce mouvement photographique vers les années 1890. (De l’anglais picture = image, différent de painting = peinture).

5. Le pictorialisme, entre photographie et peinture : l’influence de l’impressionnisme (1890-1910).

Les pictorialistes s'intéressent plus aux effets esthétiques qu'à l'acte photographique lui-même : effets dans le cadrage, la composition et la lumière. Ils utilisent des procédés à la gomme, au charbon, à l'huile, au platine, retouchent le négatif. Le point commun de toutes les photographies pictorialistes est leur approche esthétisante et poétique de la réalité.

Cézanne, Le Baigneur, 1885. -- Photo avant 1879. - Cézanne, Neige fondant à Fontainebleau, 1880. – Monet, Cathédrale de Rouen, 1892/93.
Cézanne, Le Baigneur, 1885. -- Photo avant 1879. - Cézanne, Neige fondant à Fontainebleau, 1880. – Monet, Cathédrale de Rouen, 1892/93.
Cézanne, Le Baigneur, 1885. -- Photo avant 1879. - Cézanne, Neige fondant à Fontainebleau, 1880. – Monet, Cathédrale de Rouen, 1892/93.

Cézanne, Le Baigneur, 1885. -- Photo avant 1879. - Cézanne, Neige fondant à Fontainebleau, 1880. – Monet, Cathédrale de Rouen, 1892/93.

La plupart du temps, l'évocation est préférée à la représentation fidèle, essence même de la photographie. Ils n’apprécient pas le premier appareil Kodak (1888) si populaire dont le slogan publicitaire était « You press the button, we do the rest » (« Appuyez sur le déclencheur, on s'occupe du reste »). Le mouvement se structure : salons, expositions, publications, essais… L’art photographique doit simuler la peinture. Deux écoles pictorialistes sont célèbres : anglo-américaine et franco-belge.

 

L’école anglo-américaine.

Henry Peach Robinson s’inscrit dans la continuité d’Emerson, il travaille composition et clair-obscur. Certaines images sont des tableaux vivants. Gertrude Kasebier, célèbre portraitiste américaine est reconnue pour ses images de la maternité.

Robinson, Femmes lavant à la rivière, 1891/92. -- La Layette, 1892. -- Carolling, 1890. -- Dawn and Sunset,1890. --- G. Kasebier, Mère et ses deux enfants, vers 1900. -- The Manger, 1903. -- The Magic Crystal, c. 1904.
Robinson, Femmes lavant à la rivière, 1891/92. -- La Layette, 1892. -- Carolling, 1890. -- Dawn and Sunset,1890. --- G. Kasebier, Mère et ses deux enfants, vers 1900. -- The Manger, 1903. -- The Magic Crystal, c. 1904.
Robinson, Femmes lavant à la rivière, 1891/92. -- La Layette, 1892. -- Carolling, 1890. -- Dawn and Sunset,1890. --- G. Kasebier, Mère et ses deux enfants, vers 1900. -- The Manger, 1903. -- The Magic Crystal, c. 1904.
Robinson, Femmes lavant à la rivière, 1891/92. -- La Layette, 1892. -- Carolling, 1890. -- Dawn and Sunset,1890. --- G. Kasebier, Mère et ses deux enfants, vers 1900. -- The Manger, 1903. -- The Magic Crystal, c. 1904.
Robinson, Femmes lavant à la rivière, 1891/92. -- La Layette, 1892. -- Carolling, 1890. -- Dawn and Sunset,1890. --- G. Kasebier, Mère et ses deux enfants, vers 1900. -- The Manger, 1903. -- The Magic Crystal, c. 1904.
Robinson, Femmes lavant à la rivière, 1891/92. -- La Layette, 1892. -- Carolling, 1890. -- Dawn and Sunset,1890. --- G. Kasebier, Mère et ses deux enfants, vers 1900. -- The Manger, 1903. -- The Magic Crystal, c. 1904.
Robinson, Femmes lavant à la rivière, 1891/92. -- La Layette, 1892. -- Carolling, 1890. -- Dawn and Sunset,1890. --- G. Kasebier, Mère et ses deux enfants, vers 1900. -- The Manger, 1903. -- The Magic Crystal, c. 1904.

Robinson, Femmes lavant à la rivière, 1891/92. -- La Layette, 1892. -- Carolling, 1890. -- Dawn and Sunset,1890. --- G. Kasebier, Mère et ses deux enfants, vers 1900. -- The Manger, 1903. -- The Magic Crystal, c. 1904.

Alvin Langdon Coburn présente des photographies aux couleurs sombres. Le grain du papier est très présent. Il apprécie les atmosphères brumeuses de la ville, des cadrages serrés où tous les éléments remplissent l’image.

A. L. Coburn, The Bridge Ipswich,1904. -- St. Paul's and Cogs, 1905. -- The rudder, Liverpool, 1908. -- Broadway at Night, 1910.

 

Steichen, Moonlight, The Pond, 1904.

Edward Steichen, un des maitres du pictorialisme américain, d’origine luxembourgeoise, travaille dans de faibles lumières, au clair de lune souvent.

En 2006, un tirage de la photographie, The Pond—Moonlight, prise à proximité de New York, s'est vendu pour 2,9 millions de dollars, prix le plus élevé jamais payé pour une photographie aux enchères. Elle montre un étang bordé par une zone boisée, la lune entre les arbres se reflétant sur l'eau. Steichen créé une impression de couleur en appliquant manuellement des couches de gommes photosensibles sur le papier.

Steichen, Rodin-The thinker,1905. --- New York, The Flatiron evening,1906.

Ami de Rodin, il réalise des images originales, nocturnes, jouant sur le contraste masses sombres, masses claires, ... Il réalise aussi des scènes de vie citadines, aux atmosphères brumeuses, d’inspiration clairement impressionniste. Le style pictorialiste au flou artistique retouché esthétiquement se distinguait des images mécaniquement nettes.

L’école pictorialiste française se fonde sur le Photo-club de Paris (1888) dont les idées sont théorisées par Constant Puyo et Robert Demachy. Pour produire ces images, ils privilégient l'intervention manuelle : importantes manipulations en chambre noire, filtres spéciaux, traitements inhabituels lors du développement, utilisation de papiers spéciaux. Certains artistes gravent même la surface de leur tirage de fines rayures, utilisent des pinceaux, un filet d’eau, les recouvrent de différentes solutions pour obtenir des couleurs plus bleues, plus jaunes, plus sombres, différentes nuances de gris, … Ils ont une prédilection pour les atmosphères humides, pluvieuses, recourent systématiquement au flou qui correspond au sfumato en peinture.

 Puyo, Port de Brest, entre 1890 et 1900 -- Paysage des lacs italiens, vers 1895 -- Les Bords de l'Oise sous la neige, vers 1900.--- Demachy, Neige, 1903-1906 -- Speed, 1904. -- Struggle, 1904. -- On the Lake, 1904.
 Puyo, Port de Brest, entre 1890 et 1900 -- Paysage des lacs italiens, vers 1895 -- Les Bords de l'Oise sous la neige, vers 1900.--- Demachy, Neige, 1903-1906 -- Speed, 1904. -- Struggle, 1904. -- On the Lake, 1904.
 Puyo, Port de Brest, entre 1890 et 1900 -- Paysage des lacs italiens, vers 1895 -- Les Bords de l'Oise sous la neige, vers 1900.--- Demachy, Neige, 1903-1906 -- Speed, 1904. -- Struggle, 1904. -- On the Lake, 1904.
 Puyo, Port de Brest, entre 1890 et 1900 -- Paysage des lacs italiens, vers 1895 -- Les Bords de l'Oise sous la neige, vers 1900.--- Demachy, Neige, 1903-1906 -- Speed, 1904. -- Struggle, 1904. -- On the Lake, 1904.
 Puyo, Port de Brest, entre 1890 et 1900 -- Paysage des lacs italiens, vers 1895 -- Les Bords de l'Oise sous la neige, vers 1900.--- Demachy, Neige, 1903-1906 -- Speed, 1904. -- Struggle, 1904. -- On the Lake, 1904.
 Puyo, Port de Brest, entre 1890 et 1900 -- Paysage des lacs italiens, vers 1895 -- Les Bords de l'Oise sous la neige, vers 1900.--- Demachy, Neige, 1903-1906 -- Speed, 1904. -- Struggle, 1904. -- On the Lake, 1904.
 Puyo, Port de Brest, entre 1890 et 1900 -- Paysage des lacs italiens, vers 1895 -- Les Bords de l'Oise sous la neige, vers 1900.--- Demachy, Neige, 1903-1906 -- Speed, 1904. -- Struggle, 1904. -- On the Lake, 1904.

Puyo, Port de Brest, entre 1890 et 1900 -- Paysage des lacs italiens, vers 1895 -- Les Bords de l'Oise sous la neige, vers 1900.--- Demachy, Neige, 1903-1906 -- Speed, 1904. -- Struggle, 1904. -- On the Lake, 1904.

La création photographique en laboratoire s’apparente à celle d’une toile en atelier de peinture. Les pictorialistes s'intéressent plus aux effets esthétiques qu'à la prise de vue, l’acte photographique lui-même. Ils reconstruisent une réalité poétique proche du rêve. Il apparait parfois difficile de distinguer la photographie de gravures ou dessins. De plus les photographes prenaient soin de ne réaliser qu'un seul cliché, une épreuve originale. Ces manipulations de l'image suscitèrent de nombreuses polémiques.

Peintres impressionnistes et photographes se sont mutuellement influencés. Les images pictorielles montrent de plus en plus de convergences avec les toiles et inspirent encore des photographes contemporains. Début du XXe siècle, la photographie devient un art à part entière.

Enzo Crispino, 2023 -- Ilian Weiss, Untitled, 2023.

Prochaines rencontres avec Les Arts 57 :

Conférence le jeudi 16 mai à 20 H à Lorry-les-Metz.

A l’espace Philippe de Vigneulles (rue des écoles)

Soirée présentée par Caroline Renouard

" Cinéma et impressionnisme."

 Réservation obligatoire par mail ou par tél. : lesarts57@gmail.fr   ou tél.   03 87 32 05 03 

 

Sortie en autocar le samedi 1 JUIN 2024 : l'EPINE, VALMY, VERDUN.

départ à 8 Heures Saulny, retour vers19 H.

1ère étape : La Basilique Notre-DAME de l'EPINE. 

2ème étape : VALMY : Visite guidée du Centre historique de Valmy 1792

 centre de documentation, moulin (extérieur), monuments.

3ème étape : VERDUN :  Musée de la Princerie

PARTICIPATION : 68 euros pour adhérent.  75 euros pour non-adhérent.

Ce prix inclut entrées, visites guidées, repas et boissons, le bus est financé par l'association.

Réservation obligatoire par mail ou tél  :  03 87 32 05 03  ou  06 84 35 19 96   jusqu’au 21 mai.

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15 avril 2024 1 15 /04 /avril /2024 09:57

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Christine Peltre, L'Ecole de Metz.

Vendredi 5 avril 2024, une première pour cette nouvelle conférence organisée par LesArts57 en partenariat  avec la Société d'Histoire de Woippy, nouveau lieu : salle Michel Bonnet à Woippy, nouvel horaire : 18h30.  Devant une salle attentive de 9o personnes, Catherine Bourdieu, Maîtresse de conférence en Histoire de l'Art à l'Université de Lorraine va nous présenter « L’Ecole de Metz ».

Après le mot d’accueil de Martine Ziegler, présidente de l’association LesArts57, Pïerre Brasme, fondateur et président- honoraire de la Société d'Histoire de Woippy, tenait tout particulièrement à rendre hommage à Catherine, tous deux partageant l’honneur d’être membre de l’Académie nationale de Metz.

 

Titulaire d’un doctorat en histoire de l’art à l’université de Toulouse à la suite de sa thèse sur le sculpteur Pierre Affre, elle est nommée Maîtresse de conférences à l’université de Metz, et apporte à la région sa passion pour l’histoire de l’art, ses compétences au travers de colloques, publications, conférences, … avec « le charme de son accent chantant d’Occitanie ».

Très touchée par ces beaux mots, Catherine remercie Pierre Brasme. Ravie de retrouver ses fidèles auditeurs et d’en rencontrer de nouveaux, elle aborde sans plus tarder le sujet  de L’Ecole de Metz.

Dans une première partie, seront traitées les conditions d’épanouissement de l’Ecole de Metz et ses caractères généraux et dans la deuxième partie la présentation de quelques artistes.

L’ouvrage de référence est celui de Christine Peltre, L’Ecole de Metz, 1834-1870. Editions Serpenoise, 1988. Une deuxième édition augmentée existe aux Editions du Quotidien, Strasbourg, 2014. De nombreux autres ouvrages et études plus spécifiques ont été réalisés par des auteurs régionaux.

Caractères généraux de l’Ecole de Metz.

C’est un foyer artistique qui se développe entre 1830 et 1870 dans de nombreux domaines :  la peinture, le dessin, le vitrail, la gravure, le pastel, et dans une moindre mesure la sculpture. Les thèmes se rapportent au Pays messin, son histoire, son architecture et ses paysages. Les sources d’inspiration sont diverses : le paysage romantique, le moyen-âge et l’orientalisme. La guerre de 1870 et l’annexion en marquent la fin, de nombreux artistes quittent la Moselle pour Nancy et Bar le Duc.

La vie culturelle et artistique de Metz favorise son épanouissement.

  1.    L’enseignement artistique dispensé dans 2 écoles :

- L’Ecole municipale de dessin, depuis 1814, gratuite, elle dispose de peu de moyens. La ville attribue tous les trois ans, une bourse pour un complément de formation à Paris, Auguste Hussenot et Robert Dupuy, ont pu en bénéficier.

- L’Ecole départementale de peinture a une existence éphémère de 1820 à 1824. Elle accueille 10 élèves. Le deuxième directeur Jean Baptiste Desoria, a fait le voyage en Italie, expose au Salon … Son expérience assure une formation solide avec des cours fondés sur l’étude du modèle vivant. Des prix sont attribués chaque année, en 1824, c’est Auguste Mennessier qui l’obtient et se rend à Paris. Il devient un paysagiste réputé de l’Ecole de Metz.

Portrait d'Auguste Hussenot - Auguste Mennessier, La Vieille porte.

   2.    Les 3 académies :

-  La Société royale des sciences et des arts, rétablie en 1819, compte parmi ses membres, Henri Scoutetten, médecin, amateur d’art éclairé. Il effectue un voyage en Italie en compagnie de Laurent-Charles Maréchal. Il collectionne les œuvres d’Octavie Sturel-Paigné, élève de Maréchal.

-  La Société des amis des arts, créée en 1834, compte 45 membres. Elle a pour objectif de soutenir les artistes mosellans en achetant leurs œuvres. 13 expositions auront lieu en différents endroits de la ville : bibliothèque, palais de justice, hôtel de ville… Très intéressant, le catalogue de 1852 renseigne sur l’accrochage des œuvres dans les différentes salles et la liste des artistes de Metz et des autres villes : Nancy, Paris, Dijon … Les peintures à l’huile sont accrochées dans le grand Salon, les pastels dans le salon carré, les aquarelles et les dessins dans le salon de Guise. Une loterie permet de remporter des œuvres.

Parmi les artistes messins : 38 Peintres : Maréchal et son fils Raphaël, Auguste Hussenot et son fils Joseph, Devilly, Auguste Rolland, Mélanie Paigné et sa sœur Mme Sturel-Paigné, Auguste et Louis Mennessier, Salzard, Ferdinand de Lemud, Charles-André et Gonzalve Malardot, Auguste Marc, Jules Racine, …1 Sculpteur : Fratin ; 2 Graveurs : Bellevoye et Hurel, ; 1 Lithographe : Aimé de Lemud.

 

 

-  L’Union des arts est créée en 1850 par Eugène Gandar, neveu d’Auguste Rolland. Agrégé de lettres, il a voyagé en Grèce et arrive à Metz pour enseigner. Elle compte 800 membres dès la 1ère année, trois commissions : peinture, musique et littérature. Ephémère mais active, elle organise des expositions privées, des expositions publiques et des concerts. Dès 1851, elle publie une revue mensuelle qui ne survit que 3 ans mais donne une impulsion très forte à la vie artistique messine.

    3.   Les revues littéraires et artistiques.

Le Courrier de la Moselle, l’Indépendant de la Moselle, dont le rédacteur en chef Jean-François Blanc, fut d’abord professeur à l’école de dessin. Il publie aussi la revue de l’Union des arts : récits de voyages en Grèce, articles consacrés à des événements culturels de différentes villes : Bruxelles, Paris, Strasbourg, Colmar, Nancy…, articles consacrés aux expositions et concerts organisés à Metz.

Le compte rendu de l’exposition de 1852 démontre la vitalité de la peinture à Metz : « Deux ou trois expositions par an ne semblent pas épuiser la fécondité de nos artistes, eux qui jadis suffisaient à peine avec le concours de talents étrangers, à en effectuer une tous les deux ou trois ans. C’est là un beau et encourageant résultat, … » plus loin, : « L’exposition s’est trouvée complétée le dernier jour par neuf dessins intéressants destinés à une loterie que M. Maréchal organise pour venir en aide à un jeune homme qui étudie la peinture ». On y découvre aussi que 3 peintres de Metz : Hussenot, Devilly et Pelletier ont exposé au Salon de Paris.  Gandar y rédige un grand article reprenant 25 années de création artistique à Metz (1825-1852). Il commence par Maréchal, continue avec Hussenot, Migette, Labroue, Salzard et Fratin…, poursuit avec la jeune génération, souvent les élèves ou les fils des maîtres de l’Ecole de Metz… Ce long article se termine par le souhait que le musée de Metz acquière des œuvres de ces artistes.

 

4.  L’Exposition des produits de l’industrie française.

Les expositions sont d’autres facteurs qui démontrent la vitalité et la qualité des productions industrielles et de la vie artistique. Elles ont lieu souvent à Paris, mais aussi dans différents départements. A Metz, la première « Exposition des produits de l’industrie française » s’est tenue à l’hôtel de ville en 1823 et a accueilli 132 exposants répartis en huit sections : produits alimentaires et chimiques ; poterie, grés et verrerie ; tannage, chapellerie ; préparation des métaux ; machines ; objets divers (tissus, fils) ; papiers, cartonnages et reliure ; beaux-arts. Deux autres expositions ont lieu en 1826 et 1828.

D’autres manifestations culturelles sont fondamentales pour le rayonnement de l’Ecole de Metz : lExposition de la Société des amis des arts en 1834, à Metz, le Salon de Paris en 1845, où Baudelaire égratigne la Grappe, beau pastel de Laurent-Charles Maréchal, qui représente l’allégorie de l’automne, mais il reconnait l’existence de « ces messieurs de l’Ecole de Metz » dans le compte rendu.

 

Laurent-Charles Maréchal, La Grappe, pastel.

L’évènement majeur est sans doute l’Exposition universelle de 1861. C’est la 4e seulement, après Londres (1851), New York (1853) et Paris (1855). Elle se tient de mai à septembre.

 

Une médaille est gravée pour l’occasion par Charles-Bouvet : diam 4,5 cm ; musée Carnavalet, Paris.

D’un côté les armoiries impériales et celles de Metz mêlées dans un nouveau blason.

Au revers, les bustes de « Napoléon III Empereur Eugénie impératrice ».

Un journal spécial est créé, publié à 45 numéros : L’exposition universelle de Metz. Journal de l’agriculture, du commerce, de l’industrie et des Beaux-Arts. Des reporters, installés à Metz le temps de la manifestation, rédigent régulièrement des articles dans L’Illustration et le Monde illustré.

 

L’exposition est installée au jardin de Boufflers, sur l’Esplanade et sur la place Royale (actuelle place de la République). Les produits sont répartis en 4 divisions : Agriculture ; Industrie ; Horticulture ; Beaux-Arts. La rubrique sur les peintres permet d’identifier les membres de l’Ecole de Metz, parmi les renseignements figurent leurs adresses. Auguste Migette ; Laurent-Charles Maréchal, son fils Raphaël, et 9 de ses élèves parmi lesquels Théodore Devilly, Mélanie Paigné, et Emile Faivre ; Auguste Menessier ; Emile Knoepfler ; Auguste Hussenot et plusieurs de ses élèves …  Une rétrospective hommage à 3 artistes disparus : Auguste Rolland, (Rémilly), Salzard, et Octavie Sturel-Paigné, disparue prématurément.

Les artistes de l’Ecole de Metz.

Lors de la réouverture du musée de Metz en 1946, le public peut découvrir une salle consacrée au groupe grâce au conservateur André Bellard qui a pu acquérir une série d’œuvres de ces artistes.

1 Peinture : Laurent-Charles Maréchal (1801-1887).

Né en 1801, 63 rue des Allemands, à Metz, il fréquente l’école municipale de dessin de Metz en 1820 sous la direction de Jean-Augustin Naud, portraitiste. Il complète sa formation à Paris au cours de Charles Lafond, peintre et militaire de la Garde nationale. A la fois néoclassique et académique, Charles Lafond assure à ses élèves une solide formation technique. A Paris, le jeune peintre découvre et admire Eugène Delacroix. En 1925, il s’installe à Metz.

Maréchal, Autoportrait, 1825, Musée Cour d’or.

De cette époque date cet autoportrait. Le sculpteur Charles Petre l’avait acheté et emporté avec lui à Bourges après l’annexion en 1872. A la réouverture du musée de Metz en 1946, André Bellard, réussit à le faire revenir et intégrer la collection du musée messin.

 Cette toile est romantique par le coloris, l’effet de lumière sur le visage, le dépouillement d’objets hormis le dossier de la chaise. Forte introspection, étude minutieuse des traits du visage, la personnalité transparait : volonté, regard perçant.

Maréchal, Portrait de Benoit Faivre, 1934. Cour d’or.

 

Ayant épuisé l’héritage familial, Maréchal gagne sa vie comme portraitiste. Ce portrait de Benoit Faivre, personnalité messine importante et frère du peintre Emile Faivre est réaliste, néoclassique mais empreint de romantisme. Devant un fond sommaire, sur un fauteuil rouge, le modèle est placé de ¾, mains croisées. Etude minutieuse de la physionomie, du tempérament, du regard de cet homme élégant.

Maréchal, Portait de Franz Liszt, 1845, musée de Bayreuth. -- Portrait de Jozef Hoëné-Wronski, musée de la Cour d’or.

Très joli portrait au pastel réalisé lors de la venue du pianiste en concert à Metz en 1845. Liszt avait séjourné chez le comte Camille Durutte, lui-même compositeur, demeurant rue de Chèvremont. Cheveux en arrière, allure romantique, éclairage subtil. Costume austère, tons sombres, Maréchal choisit l’angle presque profil qui met le mieux en valeur le visage. Durutte recevait intellectuels et artistes dans sa maison à Mey. En 1850, il accueille le philosophe-mathématicien polonais Jozef Hoëné-Wronski. Maréchal en fait un portrait au pastel.

Les voyages dans les pays nordiques mais aussi en Italie, qu’il affectionne particulièrement, vont inspirer et enrichir son travail. En 1833, il séjourne dans les pays flamands avec son élève Devilly. En 1837, il visite Venise, Florence, Rome, Naples, découvre les paysages et les peintres italiens. En 1840 et 1841, il est admis aux Salons parisiens. Face à un jury exigeant, c’est un bon indice de son talent. De cette époque date la série sur les bohémiens. Des verriers de Bohème sont arrivés en Lorraine au XVIe siècle pour créer des verreries pour les ducs de Lorraine. Le pastel devient sa technique privilégiée.

Maréchal, Sœurs de misère, pastel, 1840, Cour d'or.  -  Halte de Bohémiens, musée barrois.

La composition est pyramidale, gage de stabilité, les figures représentées en gros plan dans un vaste paysage austère. Sous un ciel chargé, deux femmes écrasées par la misère et la fatigue se reposent. La gamme colorée réduite, ocre et bleue, crée un aspect romantique. Influence italienne. Dans le second tableau, l’homme somnole tandis que la jeune femme joue du luth. Coloris riche et doux, le bleu du pantalon répondant à celui des collines. Rendu exceptionnel de la fluidité et du velouté des étoffes obtenus avec le pastel.

Le Pâtre, musée de la Cour d'or.

Très rare exemple de nu de l’Ecole de Metz, ce pastel ovale est un des plus connu et réussi de Maréchal, probablement un jeune modèle bohémien auquel il aurait demandé de poser. Composition en strates successives : ciel bleu, nuageux très clair, les montagnes à l’arrière en perspective atmosphérique, rochers avec des moutons, des chèvres. Au premier plan, assis sur le rocher plus sombre, le jeune berger, peu vêtu, garde son troupeau en jouant d’une sorte de flûte. Sa posture est crispée, il est surpris et effrayé par le serpent qui sort de dessous le rocher. La langue du serpent crée une scène d’instantanéité. Ce tableau spectaculaire illustre la parfaite maîtrise de Maréchal dans la représentation non seulement des paysages mais aussi dans le traitement du corps humain en particulier la musculature du jeune homme.

Vue de Metz depuis St-Julien, pastel-gouache, musée de la Cour d'or.

 

Point de vue en hauteur, topographique. Les différents éléments sont placés avec précision : les collines autour de la ville, la Moselle, les ponts, les silhouettes de quelques monuments. Sorte de contre-jour évanescent, la ville se découpe dans des tons bruns d’où se détache nettement la cathédrale.

En 1853, Maréchal s’installe au Fort-Moselle 4, rue de Paris. Il perfectionne les techniques et la fabrication industrielle des vitraux devenant l’un des plus grands peintres verriers de la 2ème moitié du XIXe siècle. On estime sa production à 12 000 verrières, 4600 personnages dans plus de 1600 monuments ! Selon Migette, en 1851, l’atelier, très prospère, aurait employé 8 ouvriers. En 1855, il réalise les 2 grands tympans du Palais de l’Industrie pour l’exposition universelle de Paris, remarqués par le jury. « Les grandes vitres de M. Maréchal tiennent une place considérable comme élément décoratif de ce palais ».

 

Maréchal réalise cet autoportrait, inspiré par celui de Rembrandt, pour l’exposition universelle de Metz. Grand succès public, il reçoit un diplôme d’honneur, il est médaillé aussi à l’exposition de Londres… ce vitrail est acheté par la ville de Metz.

 

Maréchal, Autoportrait en vitrail : l’Artiste, 1861. Autoportrait de Rembrandt, 1640.

Une nouvelle version enrichie est créée, en 1867, pour l’exposition de Paris. Le vitrail est acheté par Napoléon III. Médaillon encadré par 2 allégories de la Renommée qui tiennent des trompettes dans la partie supérieure. Dans la partie centrale, un encadrement sculpté de motifs médiévaux entoure le portrait. Partie inférieure, les initiales de Louis Napoléon dans un médaillon couronné, couronne de lauriers, et cornes d’abondance opulentes traitées en grisaille. Le vitrail est installé au château de Fontainebleau.

 

L’entreprise de Maréchal acquiert une grande notoriété, elle produit surtout des vitraux religieux à Metz, en Moselle, à Paris et dans d’autres villes.

Le style développé dans ses vitraux possède 3 caractères communs : des encadrements décoratifs très visibles avec des cadres architecturés, une palette colorée réduite mais lumineuse, des rehauts de peinture en grisaille pour les visages.

Pour l’église Notre Dame, rue de la chèvre, 21 vitraux sont réalisés. Encadrements très richement décorés. Magnifique couronnement de la Vierge entourée d’une multitude d’anges.  A l’église saint Martin, partage du manteau, cheval de ¾ à musculature puissante. Eglise de Varize, la Vierge tient une quenouille, tradition plutôt originaire des chrétiens d’Orient, Marie choisie pour tisser le voile du temple de Jérusalem.

Eglise Notre Dame, Metz, Couronnement de la Vierge. -- Metz, Eglise St-Martin, Partage du manteau. -- Eglise de Varize. Portrait de la Vierge.
Eglise Notre Dame, Metz, Couronnement de la Vierge. -- Metz, Eglise St-Martin, Partage du manteau. -- Eglise de Varize. Portrait de la Vierge.
Eglise Notre Dame, Metz, Couronnement de la Vierge. -- Metz, Eglise St-Martin, Partage du manteau. -- Eglise de Varize. Portrait de la Vierge.

Eglise Notre Dame, Metz, Couronnement de la Vierge. -- Metz, Eglise St-Martin, Partage du manteau. -- Eglise de Varize. Portrait de la Vierge.

2 Dessin : Auguste Migette, (1802-1884).

Il est peintre, professeur de dessin, écrivain. Ses mémoires, journal personnel, livre de raison (= livre de comptes des activités) et plusieurs manuscrits conservés à la Médiathèque de Metz sont une source précieuse sur la vie artistique messine au XIXe.

En 1831, il s’installe à Metz, devient en titre le peintre-décorateur du théâtre. En 1858, il est un des premiers membres de la Société d’histoire et d’archéologie et donne dessins et articles pour le bulletin publié par la société. Le musée de la Cour d'Or conserve presque toutes ses œuvres : plus de 200 dessins de monuments civils et religieux de Metz et des alentours. Il effectue un travail systématique de représentation des éléments du patrimoine et sait les accompagner d'éléments pittoresques, exemple : les travaux des champs près de la chapelle.

Auguste Migette. Chapelle de Sainte-Catherine, près d'Hombourg l'Evêque [Hombourg-Haut] 1867, mine de plomb. Musée de la Cour d'Or.

 

La visite du musée historique de Versailles en 1842 lui inspire une série sur l'histoire de la ville de Metz, des origines au XVIIe siècle : 9 tableaux et 38 dessins.

 

St Clément dompte le Graoully dans le quartier de l’amphithéâtre (près du centre Pompidou). L’épisode est enserré par des arbres au milieu d’un paysage plus vaste.

Saint Clément, premier évêque de Metz, près des ruines de l'amphithéâtre : 1864 ; encre de chine, lavis et rehauts d'aquarelle, Cour d'Or.

 

 

7 tableaux sont conservés au musée, 2 ont disparus dans les bombardements. L’entrée du roi Henri II est documentée par les archives, Migette en réalise un tableau et représente la ville médiévale, telle qu’un homme du XIXe se l’imagine.

 

Fin de la République messine. Entrée à Metz de Henri II, roi de France, 1552.

Migette. La représentation du Mystère de saint Clément, donnée sur la place de Change et le grand escalier devant la cathédrale.

Migette. La représentation du Mystère de saint Clément, donnée sur la place de Change et le grand escalier devant la cathédrale.

Le site ressemble à la place de Chambre. Au premier plan, la foule. Au fond, la cathédrale et l'église Notre-Dame la Ronde qui ne lui est pas encore reliée. Sur les côtés, des maisons médiévales à colombages avec tourelles et encorbellement. Une tour évoque celle de l'hôtel St-Livier, sur la colline Ste Croix. Au centre, un théâtre, construction éphémère de 4 étages et 10 scènes de différentes dimensions. On y représente un Mystère : au Moyen Age, c’est un spectacle public d’un épisode religieux donné sur une place, le parvis d’une église … Le spectacle a commencé : au rez-de-chaussée, la fumée évoque le dragon. Cet étagement de plusieurs scènes correspond à ce que l'on pensait du théâtre médiéval au XIXe siècle.

Migette. La représentation du Mystère de saint Clément, donnée sur la place de Change et le grand escalier devant la cathédrale.
Migette. La représentation du Mystère de saint Clément, donnée sur la place de Change et le grand escalier devant la cathédrale.
Migette. La représentation du Mystère de saint Clément, donnée sur la place de Change et le grand escalier devant la cathédrale.
Migette. La représentation du Mystère de saint Clément, donnée sur la place de Change et le grand escalier devant la cathédrale.
Migette. La représentation du Mystère de saint Clément, donnée sur la place de Change et le grand escalier devant la cathédrale.
Migette. La représentation du Mystère de saint Clément, donnée sur la place de Change et le grand escalier devant la cathédrale.
Migette. La représentation du Mystère de saint Clément, donnée sur la place de Change et le grand escalier devant la cathédrale.

Migette. La représentation du Mystère de saint Clément, donnée sur la place de Change et le grand escalier devant la cathédrale.

En 1875, Migette s’installe à Longeville, c’est la campagne à l’époque. Sa maison est originale avec une galerie extérieure, accueillante et décorée grâce à de nombreuses œuvres.

Maison de Migette vers 1885 - Galerie de ma maison à Longeville (Cour d'Or)

Migette. Vue de Metz prise du grenier de ma maison de Longeville. 1880.

3 Pastel : Auguste Rolland (1797-1859).

Originaire de Rémilly, il est paysagiste et peintre animalier. Il se consacre au pastel en 1833 après une visite à Laurent-Charles Maréchal. Il participe à l’exposition de Metz en 1834 et au Salon de Paris en 1836. Il réalise beaucoup de dessins pendant ses voyages, Pyrénées, Suisse, Savoie. Il travaille surtout d’après les paysages de la campagne proche.

Auguste Rolland, Paysage, coll part. – Paysage animé, pastel – Vautour près d’un torrent de montagne, pastel, 1853 -- La meute sous-bois, pastel, 1850.  Auguste Rolland, Paysage, coll part. – Paysage animé, pastel – Vautour près d’un torrent de montagne, pastel, 1853 -- La meute sous-bois, pastel, 1850.
Auguste Rolland, Paysage, coll part. – Paysage animé, pastel – Vautour près d’un torrent de montagne, pastel, 1853 -- La meute sous-bois, pastel, 1850.  Auguste Rolland, Paysage, coll part. – Paysage animé, pastel – Vautour près d’un torrent de montagne, pastel, 1853 -- La meute sous-bois, pastel, 1850.

Auguste Rolland, Paysage, coll part. – Paysage animé, pastel – Vautour près d’un torrent de montagne, pastel, 1853 -- La meute sous-bois, pastel, 1850.

C. Thévenin-Cogniet, Académie de jeunes filles, 1836, Orléans.

4.   L’Ecole de Metz a compté des femmes artistes. Au XIXe siècle, la formation dans les académies et les cours de peinture est interdite aux jeunes filles. Certains artistes leur organisent des cours en atelier. A Metz, l’Exposition Universelle de 1861 permet de connaître plusieurs noms de femmes peintres. Maréchal donne des cours de dessin dans la pension pour jeunes filles dirigée par sa femme et plusieurs exposent : Joséphine Guy, Caroline Haillecourt, Victorine Faivre… Les sœurs Octavie et Mélanie Paigné se distinguent, elles pratiquent le pastel et réalisent des bouquets de fleurs.

Au lendemain de la conférence « L'Ecole de Metz », le 5 avril 2024, à Woippy.

Mélanie expose au Salon de 1857. Ses œuvres plaisent au critique Edmond About « Ses quatre bouquets, … annoncent un artiste de grand avenir. … facture puissante, dessin large, membrure solide … quelques-uns pourront apprendre d’une demoiselle comment on fait de la peinture mâle ». 

Octavie  Sturel-Paigné, quant à elle, reçoit une médaille d’or au Salon de 1853. Très appréciée, le critique E-J Delecluze la place au même rang que Rosa Bonheur. L’impératrice Eugénie lui commande 4 médaillons de roses trémières et de pivoines pour sa chambre du château de Saint – Cloud, (détruit pendant la guerre de 1870). Après sa mort prématurée à 34 ans, après son 2e accouchement, Eugène Gandar rédige un livre sur son œuvre, et Henri Scoutteten, amateur d’art, collectionne ses tableaux. 

Cette présentation rapide de l’Ecole de Metz et de quelques-uns de ses artistes a permis de découvrir le dynamisme de ce groupe, la variété de leurs sources d’inspiration et des techniques utilisées.  Elle bénéficie d’une déjà longue série de publications, d’une riche collection au musée de la cour d’or et de la présence d’œuvres encore en place dans les églises de la ville et au-delà.

 

Prochaine rencontre avec Les Arts 57:  mardi 16 avril à 20 H à Saulny.

Conférence présentée par M. Eric Pedon :

" Photographie et impressionnisme."

 

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26 février 2024 1 26 /02 /février /2024 10:06

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Mary Cassatt, Lydia dans une loge portant un collier de perles, 1879, Philadelphia.

Jeudi 8 février, 20h, cette nouvelle rencontre organisée par LesArts57 en partenariat avec Echange et Culture de Longeville, a rassemblé 73 personnes, ravies de retrouver Catherine Bourdieu, Maîtresse de conférences en Histoire de l’Art à l’Université de Lorraine. Cette année, LesArts57 propose une programmation en lien avec « Les 150 ans de l’impressionnisme ». Le thème choisi pour cette soirée va permettre de découvrir les expositions fondatrices du mouvement de 1874 à 1886.

Au lendemain de la conférence « Les expositions impressionnistes à Paris, 1874-1886. », le 8 février 2024, à Longeville les Metz.

 

 

Cette photographie d’un artiste peignant en extérieur sur la plage du Havre est représentative de la façon de travailler des impressionnistes. Assis par terre devant son chevalet, Albert Marquet peint sur le vif un motif qui lui est cher : l’estacade.

Prémices de l’impressionnisme.

Dès le milieu des années 1860, de jeunes peintres s’intéressent à l’observation de la nature et découvrent les travaux de leurs ainés parmi lesquels Corot, Courbet, Daubigny, Jongkind, Boudin.

Courbet, Vue de Honfleur, 1841, Lille. --- Jongkind, Paysage, 1860, Chartres.

Comme eux, ils ont arpenté la campagne, choisi des sujets anodins mais riches d’innovations. Ils ne sont, cependant, pas considérés comme dignes de figurer au Salon, exposition annuelle, majeure pour faire connaître leur production. Ces jeunes peintres impressionnistes fondent leur travail sur le modèle de ces peintres paysagistes et des peintres réalistes qui représentent la vie courante, les mœurs pour Courbet, Un enterrement à Ornans, le labeur paysan pour Millet, les Glaneuses.

Gustave Courbet, Un enterrement à Ornans,1849-50, Orsay. --- Jean-François Millet, Les Glaneuses, 1857, Orsay.

 

La technique impressionniste.

1  Choix des thèmes.

Ils représentent la vie moderne, les mœurs de leur temps que ce soit le monde du travail ou celui du divertissement et aussi bien la ville que la campagne. Ils privilégient les portraits, scènes de vie quotidienne, paysages et natures mortes mais écartent les thèmes historiques, mythologiques et religieux.

Peinture sur le motif, en extérieur.

Dès le XVIe et le XVIIe siècle, les peintres sortaient de leur atelier pour dessiner en ville ou à la campagne. Le fonds le mieux conservé est celui des dessins de Nicolas Poussin qui a parcouru la campagne romaine.

Nicolas Poussin, Deux bouleaux argentés, v.1629, Vienne.

3  La construction de l’espace.

Par leur formation néoclassique ou académique et l’observation des grands maîtres de la peinture au Louvre, les impressionnistes ont acquis une technique solide. Ne jamais oublier que les artistes les plus novateurs de chaque époque ont une grande culture artistique.

 

 

Le contour, le trait a presque disparu contrairement à la peinture académique fondée sur le dessin. C’est la couleur qui crée la forme.

 

Monet, La Seine à Vétheuil,1879, Orsay.

 

 

5  Le coloris est clair et lumineux, les ombres sont colorées, plutôt des tons bleus ou mauves que gris ou marron. C’est la modulation.

 

Monet, La Pie, 1868-69, Orsay.

6  La Touche.

Eugène Delacroix utilisait déjà presque systématiquement la touche libre.

Eugène Delacroix, Portrait de Thalès Fielding, v.1824, --- détail --- Chevaux arabes se battant dans une écurie, 1860, Orsay.

Les impressionnistes emploient la touche libre par la forme (ex : Pissaro, L’Hermitage à Pontoise), par les dimensions, (ex : Sisley, Bateaux sur la Seine), par l’épaisseur ( ex : Renoir, La Parisienne).

Camille Pissarro, L’Hermitage à Pontoise,1867, Cologne. --- Alfred Sisley, Bateaux sur la Seine, v.1877, Wuppertal, Allemagne. --- Auguste Renoir, La Parisienne, 1874, Cardiff.
Camille Pissarro, L’Hermitage à Pontoise,1867, Cologne. --- Alfred Sisley, Bateaux sur la Seine, v.1877, Wuppertal, Allemagne. --- Auguste Renoir, La Parisienne, 1874, Cardiff.
Camille Pissarro, L’Hermitage à Pontoise,1867, Cologne. --- Alfred Sisley, Bateaux sur la Seine, v.1877, Wuppertal, Allemagne. --- Auguste Renoir, La Parisienne, 1874, Cardiff.

Camille Pissarro, L’Hermitage à Pontoise,1867, Cologne. --- Alfred Sisley, Bateaux sur la Seine, v.1877, Wuppertal, Allemagne. --- Auguste Renoir, La Parisienne, 1874, Cardiff.

Ils ne peignent pas ce qu’ils voient (réalisme), ni comme ils voient (romantisme) mais comme ils ressentent. Ils représentent la sensation éprouvée à la vue d’un site ou d’une circonstance : le lever du soleil, le passage d’une course, l’arrivée d’un train, la modification d’un paysage sous l’effet de la lumière…

Première étape : fondation de la Société anonyme coopérative d’artistes peintres, sculpteurs et graveurs aussi appelée la Société nouvelle. Elle est actée par une charte signée le 27décembre 1873 par Monet, Renoir, Sisley, Pissarro, Degas, et Pierre Prins. Elle a pour objectifs :

  1. Organiser des expositions libres, sans jury ni récompenses
  2. Vendre les œuvres exposées
  3. Editer un journal des arts

Le fonctionnement financier est simple, chaque membre achète une action, et cotise mensuellement. Les revenus de la société sont abondés par le prix d’entrée aux expos, par un pourcentage sur les ventes des œuvres ou ouvrages …

Des divisions apparaissent rapidement, deux orientations coexistent, l’une autour de Caillebotte qui voudrait donner une cohérence de style, avec Monet, Renoir, et Sisley, l’autre autour de Degas et Pissarro qui souhaitent ouvrir le groupe à des artistes plus jeunes aux pratiques nouvelles. L’absence d’une unité de style entre tous ces peintres est un reproche souvent formulé.

Les expositions collectives entre 1874 et 1886 représentent un aboutissement pour ces peintres arrivés à maturité artistique ainsi qu’une dernière chance d’être présentée au grand public. Pissarro participe à toutes, Berthe Morisot, Degas, Monet, Renoir et Sisley souvent, tandis que Manet, Van Gogh et Toulouse-Lautrec n’ont participé à aucune.

Le terme d’impressionnisme est inventé en 1874 par le journaliste Louis Leroy critique devant le tableau de Monet : Impression. Soleil levant. Degas aurait préféré le terme d’indépendant pour qualifier le mouvement.

 

La première exposition du 15 avril au 15 mai 1874 se tient dans les anciens ateliers du photographe Nadar, boulevard des Capucines, loués pour l’occasion. Les murs brun-rouge mettent en valeur les toiles réparties sur 2 rangées superposées contrairement au salon officiel où l’accrochage couvre les murs jusqu’au plafond. Réunies en fonction de leurs dimensions, c’est un tirage au sort qui détermine leur emplacement. 30 exposants, 165 œuvres. Mais en même temps à Paris, ont lieu de nombreuses expositions : à la galerie Durand Ruel, à l’Ecole des Beaux-Arts, à l’Hôtel des Ventes, celle des Alsaciens-Lorrains…

Ateliers Nadar, 35 boulevard des Capucines, v.1870. Paris.

Paul Cézanne.

Paul Cézanne, La maison du pendu, v1874. Orsay. - Une moderne Olympia, 1873-74. Orsay.

La maison du pendu, dans le village d’Auvers-sur-Oise. Cézanne poursuit ses recherches sur la perspective. Maisons représentées dans un point de vue resserré, l'horizon lointain est placé très haut. Le titre vient du nom breton du propriétaire : Pen Du. C’est le premier tableau de Cézanne vendu.

Toile peinte en réaction à Olympia de Manet peinte en 1863 qui avait scandalisé le public. Touche très rapide, coloris vif et lumineux. Contrairement au tableau de Manet, le client est visible de dos, au premier plan, la servante dévoile le corps de la jeune femme. Acquis par le Dr Gachet.

Edgar Degas, La Classe de danse, v 1870, NY.

Edgar Degas expose des tableaux sur ses deux thèmes de prédilection : la danse et les chevaux.

Petit tableau peint sur bois, (19 x 27 cm) sur le thème de la danse. Degas n’est pas encore autorisé à fréquenter les salles de répétition, les jeunes filles posent dans son atelier. Il ajoute les rubans colorés à la taille des danseuses pour contraster avec le blanc des tutus. L’arrosoir servant à humidifier le parquet, le chapeau contenant des partitions du violoniste, et l’étui forment une nature morte placée au premier plan et créent une distance entre la scène présentée et le public.

Edgar Degas, Aux courses en province, 1869, Boston.

Edgar Degas, Aux courses en province, 1869, Boston.

La course, les jockeys et les chevaux ne constituent pas l’objet essentiel de ce tableau, ils sont utilisés comme situation d’une sortie familiale, d’une scène de loisirs. L’homme, conduit la calèche, accompagné de son chien. C’est Paul de Valpinçon, ami d’enfance du peintre. Il regarde vers l’arrière où se passe une scène inattendue, son épouse tient une ombrelle et observe leur bébé qui tête sa nourrice. Les scènes d’allaitement sont rares dans les scènes de genre.

Monet, Impression. Soleil levant,13-09-1872, Marmottan.

Claude Monet. Peint depuis une chambre d’hôtel devant le port du Havre, à l’aube. Le titre originel donné par Monet était Vue du Havre. Edmond Renoir, frère d’Auguste, rédacteur du catalogue lui suggère de trouver un autre titre. Monet choisit Impression, Edmond le trouve trop court et ajoute Soleil Levant. C’est un paysage marin où l’activité portuaire est suggérée par les barques au centre, les mâts des navires et cheminées d’usine à gauche, les grues à droite. La lumière du jour naissant dilue les formes traitées à grands coups de pinceaux et en couches fines qui ne recouvrent pas toujours la toile, le tout dans une harmonie bleutée. Seul, le soleil a une forme solide, pleine et épaisse. Ce tableau a acquis une place symbolique dans le mouvement impressionniste. Il a été acheté par E. Hoschedé, mécène et ami du peintre.

Monet, Les Coquelicots, 1873, Orsay.

 

Monet peint ce tableau à Argenteuil où il habite en 1873. La ligne d’horizon, située à mi-hauteur, est limitée par les arbres et une maison, vaste ciel aux nuages blancs. Grande prairie et talus où poussent des coquelicots, deux femmes se promènent avec deux enfants. La touche libre est appliquée en taches juxtaposées : coquelicots, personnages, visages sans traits. Couleurs fraîches où domine le rouge. Tableau acheté par le marchand Paul Durand-Ruel.

Berthe Morisot, membre fondatrice de la société des impressionnistes. Une de ses sœurs, Edma, pratique la peinture avec elle. Elèves de Guichard, elles fréquentent le Louvre, rencontrent Fantin-la-Tour, Corot, Manet… Les parents respectifs se lient d’amitié. Les maisons de vacances permettent à Berthe et Edma de peindre en plein air. Edma épouse un ami de Manet. Ils s’installent en Bretagne, elle cesse de peindre. Berthe fréquente l’atelier de Manet pour poser et prendre des leçons de peinture. En 1874, elle épouse Eugène Manet, frère d’Edouard, peintre lui aussi. Conscient du talent de Berthe qu'il trouve supérieur au sien, il a toujours soutenue son épouse.

Berthe Morisot, Le Berceau, 1872, Orsay.- Le Port de Lorient, 1869, Washington.

Berthe peint sa sœur Edma près du berceau de sa fille Blanche. Silence, immobilité, contemplation du nouveau-né endormi se dégagent de cette toile. Grande maitrise dans la représentation de la transparence du voile. Le thème de la mère et l’enfant devient récurrent dans ses choix picturaux.

Elle peint toutes sortes de paysages, des jardins, la campagne, des bords de mer. Sur cette toile, le point de vue insiste sur les bateaux et quelques maisons. L’activité humaine est presque inexistante. La jeune femme assise apporte la présence discrète et familière d’un instant saisi sur le vif. Les parties latérales, à dominante ocre jaune, encadrent l’eau claire du port et le bleu du ciel dans une harmonie colorée très réussie.

 

Camille Pissarro place la nature, plus que les êtres humains, au cœur de ses recherches et de son inspiration : le travail de la terre, les arbres, en toutes saisons. Ce type de composition abonde dans ses œuvres, dans des formats et points de vue sans cesse renouvelés. Une touche libre de formes et d’épaisseurs variées domine dans ses tableaux. 

Pissarro, Le Verger en fleurs à Louveciennes, 1872, Washington.

Camille Pissarro, Matinée de juin à Pontoise, 1873, Karlsruhe.

Paysage typique de l’œuvre de Pissarro : il partage le format en deux parties égales, l’une pour la terre, l’autre pour le ciel. L’horizon est traité en deux temps dans ce paysage vallonné : une première ligne au-delà de laquelle le chemin descend, une seconde délimitée par la colline plus lointaine. Ciel clair, parsemé de petits nuages blancs. La terre est ouverte par un chemin central qui serpente. Au loin, une femme, un homme tenant un cheval, les vestiges d’un moulin. A gauche, un champ parsemé de coquelicots, à droite une prairie puis un champ de blé. La touche plus épaisse au premier plan puis plus fine en arrière-plan renforce la profondeur du paysage. Le coloris clair et lumineux évoque une atmosphère douce et paisible.

Auguste Renoir, La Loge, 1874, Londres.

 

Auguste Renoir. C’est un des tableaux majeurs du peintre. Le spectacle, la mode et la femme sont des thèmes chers aux impressionnistes. Le peintre ne peint pas ce qui est représenté sur scène mais deux spectateurs. Au second plan, un homme regarde dans ses jumelles, pas vers la scène mais vers les gradins situés plus haut. C’est Edmond Renoir, frère du peintre et journaliste. La jeune femme est l’un des modèles du peintre, Nini Lopez. Robe élégante, bijoux, fleurs piquées dans son corsage et dans son chignon. Pour les vêtements, la touche libre restitue une impression de confort et de luxe tandis que celle du visage plus fine et lisse met en valeur l’éclat de ses yeux, celui des perles et boucles d’oreilles.

Auguste Renoir, La Parisienne, 1874, Cardiff. -- Portrait de Madame Henriot, 1876, Washington. – La Promenade, 1876, NY.

Le portrait en pied de La Dame en bleu est celui d’une jeune fille, âgée de 17 ans. Fille de modiste, elle devient actrice au théâtre de l’Odéon sous le nom d’Henriette Henriot. Renoir la représente dans une dizaine de tableaux. On pense qu’elle posait comme modèle professionnel. L’harmonie colorée bleutée est très lumineuse malgré le ton réputé froid. Le contraste imprécis entre le fond et le sol et les traces effacées de tentures mettent en valeur la représentation de la jeune femme.

Alfred Sisley.

Vaste point de vue représenté dans ce tableau, la ligne d’horizon est située à mi-hauteur. Remarquable alignement de peupliers au feuillage orangé. Les zones colorées créent une harmonie d’ensemble dans laquelle tout contour a disparu. Tout se met en place au fur et à mesure du recul.

Sisley, L'automne, bords de la Seine près de Bougival, 1873, Montréal.

Si l’exposition semble avoir rencontré un certain succès avec ses 3500 visiteurs, il n’en reste pas moins que les comptes rendus des journalistes ne sont pas toujours élogieux, tant à propos des sujets trop ancrés dans la vie quotidienne que dans l’exécution des tableaux considérés comme inachevés, ou réalisés par des peintres qui ne savent pas peindre ! La société, presque en faillite est dissoute.

En mars 1875, lors d’une vente de tableaux à l’hôtel Drouot, 73 œuvres de Renoir, Monet, Sisley et Morisot sont vendues à prix très bas. Le critique Albert Wolff écrit « L’impression que procurent les impressionnistes est celle d’un chat qui se promènerait sur le clavier d’un piano… ». Les soutiens aux impressionnistes faiblissent Durand -Ruel n’achète plus de tableaux, heureusement des collectionneurs prennent le relais :

Cézanne, 1875. - Renoir, 1876.

1.  Victor Choquet, direction des douanes, grand collectionneur, proche de Renoir et Cézanne. Ils  ont tous deux réalisé Le portait de Victor Choquet, au même moment. Style très différent pour deux peintres qui appartiennent au même mouvement.

2.  Jean -Baptiste Faure, baryton très célèbre, grand collectionneur, 800 tableaux (dont le Déjeuner sur l’herbe), répartis entre son appartement de Paris et sa villa d’Etretat. Il n’est pas toujours apprécié des artistes car il spéculait sur les œuvres achetées.

Renoir, Madame Charpentier et ses enfants, 1878, N.Y.

3.  Georges Charpentier, éditeur. Son épouse tient salon, où elle reçoit hommes politiques, musiciens, écrivains, et des artistes parmi lesquels Caillebotte, Degas, Manet, Monet, Sisley et Renoir. Grace à eux, certains ont pu organiser des expositions personnelles plus tard.

4.  Gustave Caillebotte commence sa collection vers 1875. Il aide les impressionnistes en finançant des locations d’ateliers, l’achat de matériel, il a un véritable rôle de mécène auprès d’eux.

5.  Léon Monet, frère du peintre, chimiste et industriel à Rouen. Il achète beaucoup de tableaux à son frère, à Berthe Morisot, Pissarro et Renoir.

6.  François Depeaux, industriel lui aussi et grâce à Léon Monet acquiert environ 600 tableaux.

La 2e exposition des impressionnistes en avril 1876 est installée dans 3 salles à la Galerie Durand-Ruel. 19 exposants parmi lesquels Degas, Monet, Morisot, Pissarro, Renoir, Sisley… Caillebotte, Marcellin Desboutin, graveur, se joignent à eux, tandis que Boudin et Cézanne se retirent. Manet, quant à lui, organise une exposition dans son atelier en même temps. Les tableaux sont présentés par artiste et non plus par format.

Caillebotte, Les Raboteurs de parquet, 1875, Orsay.

Gustave Caillebotte. Ce tableau est l’un des rares de cette époque représentant les ouvriers des villes alors que le monde paysan est régulièrement pris pour sujet. L’ouvrier de droite passe en premier pour raboter les joints des lames. Il pousse le rabot vers l’avant. Le marteau lui permet d’amener son outil dans la position idéale. Les deux autres ouvriers raclent la partie médiane des lames. Le racleur tire l’outil vers lui. Les racloirs sont bien affûtés grâce aux affiloirs. L'ouvrier de gauche est en train de saisir l’affiloir posé entre eux par celui du milieu. On peut suivre l’avancement du travail à la couleur des lames.

Edgar Degas, Le Bureau de coton à la Nouvelle-Orléans, 1873. Pau.

Etonnant tableau, le Bureau de coton est à la fois une scène de genre, un portrait collectif et une scène familiale ! En 1872, Degas se rend à La Nouvelle Orléans dans sa famille maternelle accompagnant son frère René qui y était installé. L’oncle d’Edgar, Michel Musson, est un homme d’affaires prospère dans le négoce du coton, véritable découverte pour Degas. Il est représenté assis au premier plan, vérifiant la qualité d’un envoi de coton. L’homme qui lit le journal, c’est René, tandis que le personnage appuyé à la cloison est l’autre frère du peintre : Achille. Au centre, celui qui tient un morceau de coton est le gendre de Michel Musson. Associés ou employés, les personnages peuvent être identifiés. Représentation très savante de l’espace : pièce longue et étroite, paroi vitrée qui crée un second espace, porte transparente au fond qui en ouvre un autre… de plus l’oncle coupé par la bordure du tableau inclue le spectateur dans cette scène instantanée, vue de l’embrasure de la porte.

Marcellin Desboutin, Chanteur des rues, Les premiers pas. --- Edgar Degas, L’Absinthe, 1876, Orsay.

Marcellin Desboutin, Chanteur des rues, Les premiers pas. --- Edgar Degas, L’Absinthe, 1876, Orsay.

Marcellin Desboutin, peintre et graveur, participe aussi à cette deuxième exposition. Très célèbre et apprécié pour ses portraits, il a produit environ 300 gravures à la pointe sèche. Il figure dans certains tableaux de ses amis impressionnistes, le plus connu étant celui de Degas : L'Absinthe, où il pose aux côtés d’une actrice Ellen André.

 

Claude Monet. Malgré la richesse du coloris sur le kimono porté par Camille, l’épouse du peintre, ce n’est pas un tableau majeur du peintre mais un symbole du japonisme. Durant la 2e moitié du XIXe siècle, les estampes japonaises affluent en Europe. Artistes et amateurs d’art y découvrent une manière de représenter le monde si différente qu’elle inspire les arts décoratifs et la peinture en particulier par l’emploi de grands aplats colorés. Van Gogh avec plus 400 pièces est sans doute celui qui a collectionné le plus grand nombre d’estampes.

 

Claude Monet, La Japonaise, 1876, Boston.

Cette 2e exposition attire moins de visiteurs que la première. Les comptes rendus ne sont pas très enthousiastes. Dans le Figaro, Wolff écrit « La rue Le Pelletier a du malheur…on vient d’ouvrir une exposition qu’on dit être de la peinture… ». Par contre, Louis Edmond Duranty, écrivain, critique d’art à la revue La gazette des Beaux-arts, publie un livre élogieux intitulé « La Nouvelle Peinture. A propos du groupe d’artistes qui expose dans les galeries Durand-Ruel. » Il étudie les œuvres et soutient les peintres.

 

La 3e exposition en avril 1877 se tient dans un appartement loué, grâce à Caillebotte, au 6 rue Le Pelletier. Une grande question les préoccupe : peut-on exposer à la fois au Salon et avec les impressionnistes ?

18 exposants dont Caillebotte, Degas, Monet, Morisot, Pissarro, Renoir, Sisley… Cézanne et Guillaumin reviennent. Sur les 31 tableaux exposés par Monet, seuls 10 ne sont pas encore vendus, ce qui témoigne d’un début de succès pour certains peintres.

Renoir, Le Bal du Moulin de la Galette, 1876, Orsay.

Auguste Renoir.

Ce bal se tenait le dimanche après-midi à l’extérieur du Moulin de La Galette à Montmartre. C’était un évènement très prisé de la jeunesse parisienne pendant les beaux jours. Des amis et modèles habituels de l’artiste figurent au premier plan. Technique remarquable de Renoir qui représente la modification des couleurs sous l’effet de la lumière du soleil filtrée par le feuillage, bien visible sur la veste du jeune homme au premier plan.

 Georges Rivière, ami de Renoir écrit à propos de ce tableau : « C’est une page d’histoire, un monument précieux de la vie parisienne… ». Il publie une revue éphémère « L’impressionnisme, journal d’art » qui soutient les artistes. Victor Choquet passe beaucoup de temps à l’exposition pour présenter et expliquer les tableaux.

La 4e exposition en 1879 se tient dans un appartement, avenue de l’Opéra sans Cézanne, Renoir et Sisley admis au Salon et Berthe Morisot enceinte. 14 artistes dont Caillebotte, Degas, Monet, Pissarro. Mary Cassatt, américaine, rejoint le groupe. Gauguin expose une statuette. L’exposition attire près de 15400 visiteurs.

 

Née à Pittsburg en Pennsylvanie, Mary Cassatt, réalise surtout des portraits. Elle se lie d’amitié avec Degas, Pissarro et Berthe Morisot. Ce portrait  met en évidence la beauté et la grâce de sa jeune sœur. Coloris raffiné, composition subtile grâce au miroir où se reflètent les loges de l’autre côté de la salle. Après la mort de la jeune femme, 3 ans plus tard, elle peint de nombreux jeunes enfants, seuls ou avec leur mère. Lorsqu’elle découvre les estampes japonaises dans une exposition en 1890, elle se consacre à la gravure, adaptant le modèle japonais à ses sujets.

Mary Cassatt, Lydia dans une loge portant un collier de perles, 1879, Philadelphia.

La 5e exposition, 1880, rue des pyramides. La discorde entre Degas et Caillebotte s’accentue. 19 artistes dont Caillebotte, Cassatt, Degas, Gauguin, Guillaumin, Morisot, Pissarro… Cézanne, Monet, Renoir et Sisley n’y figurent pas.

Paul Gauguin, Les Maraichers de Vaugirard, 1879. Northampton --- Effet de neige, 1879. Budapest.

Gauguin utilise une touche divisée : de longues touches parallèles dans le ciel, et déjà une tendance à la géométrisation des formes dans le traitement des maisons et jardins. Dans les paysages de neige, les impressionnistes représentaient les ombres colorées. Gauguin choisit d’opposer le blanc presque pur de la neige aux troncs fins et sombres des arbres. Les deux premiers plans sont séparés par la ligne franche des arbres tandis que l’arrière-plan est très effacé.

La 6e exposition, 1881, boulevard des Capucines. 13 artistes : Cassatt, Degas, Gauguin, Guillaumin, Morisot, Pissarro… sans Caillebotte, Monet, Renoir et Sisley. La sculpture est plus présente lors de cette exposition.

 

 

Edgar Degas.

La statue originale avait un corps en cire colorée imitant l’épiderme, portait vêtements et chaussons en tissu, une perruque de cheveux. Traduite plusieurs fois en bronze : le bustier est alors en soie, le tutu en tulle et un ruban de satin retient la tresse. 

 

Degas, La Petite danseuse de quatorze ans, 1875-1880, h.98 cm.

La 7e exposition, 1882, est organisée par Durand-Ruel, rue Saint-Honoré. 8 artistes présents : Caillebotte, Gauguin, Guillaumin, Monet, Morisot, Pissarro, Renoir, Sisley c’est-à-dire presque tout le groupe originel. Le public boude un peu l’exposition et le coût de location n’est pas amorti.

Auguste Renoir, Le Déjeuner des canotiers, 1880-81, Washington.

La scène est située sur la terrasse du restaurant Fournaise à Chatou. A travers le feuillage, on aperçoit les voiliers sur la Seine, loisir alors très prisé qui a souvent inspiré les peintres. Tous les personnages sont des proches : debout à gauche, le propriétaire du restaurant et sa fille au premier plan, Aline Charigot, future épouse du peintre. A droite de profil, Gustave Caillebotte, à côté l’actrice Ellen André. Coloris clair, palette colorée variée, répartition harmonieuse des personnages en de nombreux petits groupes, nature morte très réussie sur la table.

Cette exposition est remarquée pour la cohérence de style, pourtant cette similitude peut empêcher les artistes de poursuivre leurs recherches vers la nouveauté.

La 8e et dernière exposition, 1886, au premier étage du restaurant la Maison dorée, rue Laffite. 17 peintres dont Cassatt, Degas, Gauguin, Morisot, Pissarro … et l’arrivée de Georges Seurat et Paul Signac.

Georges Seurat, Un Dimanche après-midi à l’île de la Grande-Jatte, 1884-86, Chicago.

Georges Seurat, Un Dimanche après-midi à l’île de la Grande-Jatte, 1884-86, Chicago.

Seurat représente des promeneurs sur une île de la Seine, à hauteur de Neuilly et Courbevoie. Il utilise une division particulière de la touche posée par points juxtaposés, que l’on appelle le pointillisme. La géométrisation des objets, l’immobilité des personnages, le coloris clair et plutôt froid annoncent une nouvelle tendance de la peinture et l’avènement du post-impressionnisme.

La 1ere exposition de 1874 incarnait l’avènement du style impressionniste résultant de recherches graphiques et picturales menées depuis au moins une décennie. Après la dernière exposition de 1886, les principaux artistes du mouvement continuent de peindre avec les principes impressionnistes. L’exemple le plus significatif est Claude Monet qui crée des œuvres emblématiques encore bien des années plus tard : les Meules en 1890-91, les Cathédrales de Rouen en 1892-94, et bien sûr les Nymphéas du Jeu de Paume en 1918 !

Claude Monet, Meules, fin de l’été, effet du soir, 1890-91, Chicago --- Cathédrale de Rouen, façade ouest au soleil, 1892-94, Washington.Les Trois arbres, été, 1891, Tokyo. --- Nymphéas du Jeu de Paume, 1918, installés en 1927.
Claude Monet, Meules, fin de l’été, effet du soir, 1890-91, Chicago --- Cathédrale de Rouen, façade ouest au soleil, 1892-94, Washington.Les Trois arbres, été, 1891, Tokyo. --- Nymphéas du Jeu de Paume, 1918, installés en 1927.
Claude Monet, Meules, fin de l’été, effet du soir, 1890-91, Chicago --- Cathédrale de Rouen, façade ouest au soleil, 1892-94, Washington.Les Trois arbres, été, 1891, Tokyo. --- Nymphéas du Jeu de Paume, 1918, installés en 1927.
Claude Monet, Meules, fin de l’été, effet du soir, 1890-91, Chicago --- Cathédrale de Rouen, façade ouest au soleil, 1892-94, Washington.Les Trois arbres, été, 1891, Tokyo. --- Nymphéas du Jeu de Paume, 1918, installés en 1927.

Claude Monet, Meules, fin de l’été, effet du soir, 1890-91, Chicago --- Cathédrale de Rouen, façade ouest au soleil, 1892-94, Washington.Les Trois arbres, été, 1891, Tokyo. --- Nymphéas du Jeu de Paume, 1918, installés en 1927.

Encore un grand merci à Catherine, passionnante comme à chaque fois, qui nous a permis de mieux comprendre ce mouvement et ces artistes non reconnus pendant quelques temps et pourtant si novateurs.

 

Prochaines rencontres avec Les Arts 57 :

l'AG de notre association Les Arts 57,  le mardi 19 mars à 18h30

à la salle polyvalente de Saulny.

 

Vendredi 5 avril, à 18h30, à Woippy, salle « Michel Bonnet »

en partenariat avec l’association « Histoire de Woippy »

 sur le thème de « L’école de Metz » avec Catherine Bourdieu.

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7 février 2024 3 07 /02 /février /2024 11:39

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René Magritte, Le Faux Miroir, 1928.

Les visites organisées par LesArts57 à Pompidou remportent toujours un franc succès. Vendredi 14 janvier 2024, après une récupération un peu laborieuse des audiophones, nous sommes 58 personnes réparties en deux groupes. Pris en charge par Julien et Mélodie, que nous retrouvons avec plaisir, chaque groupe démarre le parcours dans un ordre différent.

Très attendue, cette première grande rétrospective consacrée au psychanalyste Jacques Lacan (1901-1981) est imaginée à l’initiative de deux psychanalystes : Gérard Wajcman et Paz Corona associés à deux historiens de l‘art : Marie-Laure Bernadac et Bernard Marcadé.

Introduisant l’exposition, une vaste biographie rappelle les principales étapes de sa vie et de son œuvre. On est d’emblée confronté à sa personne, à sa voix si particulière grâce à un entretien filmé, personnalité théâtrale fascinante pour les uns, irritante pour les autres. De famille bourgeoise, catholique, il est un élève brillant mais dissipé. Etudiant en médecine, il s’intéresse à la psychiatrie, plus particulièrement à la question de la paranoïa, sujet de sa thèse qu’il envoie, dédicacée à Dali. Une longue vitrine expose des articles, en particulier celui relatif au crime horrible des sœurs Papin perpétré contre leurs employeurs en 1933.

Marié une première fois, Jacques Lacan est père de trois enfants.  En 1938, coup de foudre réciproque pour Sylvia, actrice dans les films de Jean Renoir, séparée de Georges Bataille et dont il aura deux enfants.

Il traite ses patients à l’hôpital Sainte-Anne et organise des séminaires en prenant toujours appui sur une œuvre d’art devant des auditeurs de plus en plus nombreux. Il estime que l’art l’aide à comprendre la psychanalyse. Sa pensée complexe peut s’avérer difficile à décoder, hermétique, parfois même indécente. Grand collectionneur, proche des artistes du courant surréaliste, il a fréquenté, entre autres, Dali, Picasso et Dora Maar, Georges Bataille, André Masson …

Michelangelo Pistoletto, Homme avec escabeau, 1933.

L’exposition rassemble des tableaux que Lacan a commenté dans ses séminaires, des créations d’artistes qui puisent dans ses réflexions et enfin des pièces modernes et contemporaines qui paraissent correspondre à sa pensée. Le parcours est à voir comme une traversée des notions spécifiquement lacaniennes, à commencer par le stade du miroir, puis le concept de Lalangue, la notion du Nom-du-Père, de l’objet a, ...

Salvatore Dali, Dormeuse, cheval et lion invisibles. 1930.

 

Lacan et Dali écrivent dans la même revue, le Minotaure.

Dali se sert de ses obsessions délirantes, et livre sa méthode de “ paranoïa critique “ dans une conférence à Barcelone en 1930 : Image d’une ou plusieurs femmes en même temps un cheval, puis apparition possible de nombreuses autres images… que représente en réalité l’image en question ? quelle est la vérité ? les images sont -elles le produit de notre faculté paranoïaque ? …

 

 

Stade du miroir.

Michelangelo Merisi dit Caravage, Narcisse, 1597-99.

Prêtée exceptionnellement, cette œuvre de Caravage a été admirée par Lacan. Invité à Rome par son ami Balthus, directeur de la Villa Médicis, il est retrouvé devant le tableau, essayant de reproduire et comprendre la posture de Narcisse se mirant dans l’eau. Ce tableau raconte l’histoire malheureuse de Narcisse dans un des mythes d’Ovide. Victime de la vengeance d’une déesse, il tombe amoureux et captif de sa propre image. Pour le psychanalyste, le stade du miroir indique que le jeune enfant, par son reflet dans le miroir, passe de la perception parcellaire de son corps à la perception unitaire de son être, prend progressivement conscience de son identité, il peut dire « je ».

Dans ce clair-obscur très épuré, la composition circulaire semble enfermer le jeune homme. Présence forte du genou dénudé, raccourci éclairé au centre.

 

Quelques temps après la visite guidée de l'exposition "LACAN. Quand l'art rencontre la psychanalyse" au Centre Pompidou-Metz, le 19 janvier 2024.

Lalangue.

Invention lacanienne à la suite d’un lapsus, il explique que « l’inconscient est structuré comme un langage ». Un lapsus dit quelque chose de nous : ne dit-on pas qu’un lapsus est révélateur !  Les artistes fêtent les jeux de mots et d’esprit, les lapsus, le babil, les lapalissades …

Cette œuvre fait partie des « peintures-mots » réalisées par Magritte, révélant l’ambiguïté entre les objets réels, leur image et leur nom.  Etonnante aussi : la palissade de skis « rossignolesques » de Raymond Hains.

L’exposition est ponctuée de phrases de Lacan. J. A. Miller, élève de Lacan et devenu son gendre, est dépositaire de son droit moral, lui seul peut retranscrire ses écrits.

René Magritte, Querelle des universaux, 1928. --- Olivier Leroy, Lieux dits, 2001. --- Raymond Hains, Palissade rossignolesque, 1997.
René Magritte, Querelle des universaux, 1928. --- Olivier Leroy, Lieux dits, 2001. --- Raymond Hains, Palissade rossignolesque, 1997.
René Magritte, Querelle des universaux, 1928. --- Olivier Leroy, Lieux dits, 2001. --- Raymond Hains, Palissade rossignolesque, 1997.

René Magritte, Querelle des universaux, 1928. --- Olivier Leroy, Lieux dits, 2001. --- Raymond Hains, Palissade rossignolesque, 1997.

Au Nom-du-Père.

Le Nom-du-Père fait initialement référence à la tradition chrétienne, désignant un Père tout puissant, l’instance de la Loi et de l’interdit. Lacan différencie le père réel et le père imaginaire. Ce terme peut aussi être compris comme le « Non du Père », père contre lequel se révolteront des artistes : Louise Bourgeois, traumatisée par la relation adultérine de son père avec la gouvernante lors de la maladie de sa mère, et Niki de Saint Phalle, victime aussi de son père incestueux et qui met en scène la destruction du père dans Daddy. Pour Louise Bourgeois, l’art est une garantie de santé mentale. Agnès Thurnauer réalise un badge démesuré au nom de Louis Bourgeois.

Agnès Thurnauer, Portrait grandeur Nature (Louis Bourgeois), 2007 --- Niki de Saint Phalle et Peter Whitehead, Daddy, 1972.

Agnès Thurnauer, Portrait grandeur Nature (Louis Bourgeois), 2007 --- Niki de Saint Phalle et Peter Whitehead, Daddy, 1972.

N. Childress, Film Freund, 2020.
H. Bellmer, Portrait du Père, 1955.

Nina Childress, quant à elle, évoque la relation de la fille au Père sur l’affiche de Film Freud. Il fait explicitement référence aux relations ambiguës entretenues par le psychanalyste avec sa fille Anna, qu’il analyse au mépris de la règle qu’il avait lui-même édictée : de ne pas soigner ses proches. Il n’y a pas que les femmes qui règlent leur compte avec le Père. Hans Bellmer met à mal la figure paternelle, dénigrer le Père quand on s’appelle « Belle-mère » aurait plu à Lacan, raison pour laquelle, l’artiste lui dédicace ses dessins. Figure grotesque, nez phallique, bouche anale !  

Enfin, Lacan opérera à la fin de sa vie un glissement sémantique du « Nom-du-Père » à la formule « Les non-dupes errent », que reprend ironiquement Sophie Calle en voilant « La mère veille ».

Sophie Calle, Lacan (Parce que les non-dupes errent), 2018.

OBJET a

Invention de Jacques Lacan, fin des années 1950, l’objet a, qualifie « l’objet cause du désir » en tant que manque, reste, chute, perte. Placé à l’entrée de cette nouvelle salle, ce grand rideau, peint d’un faux ciel, évoque la chute des illusions. Réutilisant judicieusement les cloisons de l’exposition précédente, la scénographie très ouverte entre en écho avec l’illusion, le trompe-l’œil de la salle suivante.

 

Latifa Echkach, La Dépossession, 2014, Toile de théâtre apprêtée, 1000 x 1000 cm.

Latifa Echkach, La Dépossession, 2014, Toile de théâtre apprêtée, 1000 x 1000 cm.

L’objet a  se décline sous différentes formes, l’élément clé en est pour Lacan le Phallus, le signifiant du Manque, et aussi le Sein lié au désir du corps par petits morceaux, qui rappelle la petite enfance, le nouveau-né, mais aussi le Regard, la Voix, la Merde, …. puis en découlent le Corps morcelé, la Chute, le Rien…

Lacan s’intéresse à l’anamorphose qui permet de découvrir des formes étonnantes seulement vues à partir de certains endroits bien précis. L’anamorphose cylindrique réalisée par Piola reconstitue l’Erection de la Croix de Pierre Paul Rubens. La peinture à plat est organisée autour d’un vide central limité par un cylindre-miroir vertical qui restitue l’image du Christ qui s’érige.

Domenico Piola, Anamorphose au Rubens, XVIIe siècle, Rouen, Musée des Beaux-Arts.

Sculpteur minimaliste, Carl André, récemment décédé, estime que la sculpture est toujours érigée (priapique avec l’organe masculin dressé). Dans son travail, il la remet à plat. (il met « Priape à terre »).

Carl André, 21 Pb Leaditer, 2003.

Constituée de plaques de plomb posées au sol, sur lesquelles il est possible de marcher, elles guident le visiteur vers Princesse X., sculpture de Brancusi. L’œuvre présentée est le modèle en plâtre ayant servi à l’élaboration du bronze en 1916 en hommage à la princesse Marie Bonaparte. Elle a favorisé, en la traduisant, l’introduction en France de la psychanalyse freudienne. Brancusi a toujours considéré cette sculpture comme son portrait :  tête, cou, haut du buste et mèche de cheveux sur le côté. Mais Picasso et de nombreux autres spectateurs y ont vu immédiatement un phallus.

Pour Lacan « Le phallus … ne désigne nullement l’organe dit pénis…il vise … son rapport à la jouissance ». Le Séminaire , Livre XVIII.

Constantin Brancusi, Princesse X, 1915-1916. Paris, Centre Pompidou.Louise Bourgeois, Fillette, 1968. New-York --- Louise Bourgeois, Cumul I, 1968, Marbre blanc, Paris, Centre Pompidou.
Constantin Brancusi, Princesse X, 1915-1916. Paris, Centre Pompidou.Louise Bourgeois, Fillette, 1968. New-York --- Louise Bourgeois, Cumul I, 1968, Marbre blanc, Paris, Centre Pompidou.
Constantin Brancusi, Princesse X, 1915-1916. Paris, Centre Pompidou.Louise Bourgeois, Fillette, 1968. New-York --- Louise Bourgeois, Cumul I, 1968, Marbre blanc, Paris, Centre Pompidou.
Constantin Brancusi, Princesse X, 1915-1916. Paris, Centre Pompidou.Louise Bourgeois, Fillette, 1968. New-York --- Louise Bourgeois, Cumul I, 1968, Marbre blanc, Paris, Centre Pompidou.

Constantin Brancusi, Princesse X, 1915-1916. Paris, Centre Pompidou.Louise Bourgeois, Fillette, 1968. New-York --- Louise Bourgeois, Cumul I, 1968, Marbre blanc, Paris, Centre Pompidou.

Louise Bourgeois s’est beaucoup intéressée aux formes ambigües. Sa Fillette est polymorphe, à la fois sexe masculin, torse de femme, visage, nourrisson, enfant… en latex, à la fois dur et mou. Pour Cumul, l’artiste fait allusion aux nuages « cumulus ». Ces bulles sphériques ou ovoïdes évoquent aussi bien des seins que des phallus, elle joue sur l’ambiguïté féminin-masculin. Les formes rondes et blanches semblent émerger d’un voile aux multiples plis, souple et fin comme une membrane, une peau.

 

Lacan a commenté les deux tableaux de Zurbaran, Sainte Agathe et Sainte Lucie, l’une perd ses seins, l’autre ses yeux. Ces parties de corps détachées, posées sur un plateau ne suscitent pas l’effroi que suggère cette mutilation. L’artiste espagnol réussit à apaiser cette scène cruelle. Saint Lucie offre ses yeux. Ils donnent l’impression de nous regarder.

 

Francisco de Zurbaran, Sainte Lucie, 1635-1640, Chartres, musée des Beaux-Arts.

 

Dans cette partie consacrée au Regard, sont abordées les illusions, le trompe l’œil, le voyeurisme.

La condition humaine montre un dispositif de tableau dans le tableau, on regarde un tableau illusoire, une image. Cette notion rappelle le mythe de la caverne où les ombres ne sont que des projections.

René Magritte, La Condition humaine, 1933, Washington.

Cette gravure évoque un récit de Pline l’Ancien qui, au tournant des IVe et Ve siècle avant J.C., met en scène la compétition entre les deux plus grands peintres de l’époque, Zeuxis et Parrhasios. Le premier figure des grappes de raisin de façon si convaincante que des oiseaux tentent de les picorer. Mis au défi de faire mieux, Parrhasios désigne son tableau. Zeuxis tente d’écarter le rideau pour le voir et par ce geste reconnait sa défaite : le voile est peint ! Lacan s’est beaucoup appuyé sur cette histoire pour distinguer le regard de la vision qu’il qualifie de « triomphe, sur l’œil, du regard. »

En psychanalyse, le regard peut être lié au voyeurisme traité dans différentes œuvres. L’œil serait l’organe qui prolongerait le sexe. Plaisir de posséder l’autre par le regard, à la fois une arme et une protection. L’œil est aussi la limite entre le monde extérieur, traité de façon réaliste par Magritte :  volume, paupière et le monde intérieur où tout s’aplanit par l’iris nuagé, monde du rêve percé par le trou noir de la pupille.

Albert Giacometti, Pointe à l’œil, 1931-32.  René Magritte, Le Faux Miroir, 1928, New York, MoMA.Albert Giacometti, Pointe à l’œil, 1931-32.  René Magritte, Le Faux Miroir, 1928, New York, MoMA.

Albert Giacometti, Pointe à l’œil, 1931-32. René Magritte, Le Faux Miroir, 1928, New York, MoMA.

"Au sein de cette galaxie, l’objet Regard occupe une place centrale, jusqu’à nous faire glisser vers le Trou, par lequel le regardeur peut scruter le corps de la femme d’Étant donnés, l’œuvre ultime de Marcel Duchamp revisitée par Mathieu Mercier."

Mathieu Mercier, Dispositif stéréoscopique, 2023. D’après l’installation de Marcel Duchamp, Etant donnés, 1946-66, Philadelphie.

Entre 1946 et 1966, Duchamp crée une installation à New York, une porte dans un mur, munie de deux orifices qu’il qualifie de « trous du voyeur ». Le spectateur qui regarde, observe une femme nue à peau très blanche, c’est une scène de crime. Elle est aussi un clin d’œil à L'Origine du Monde, que Duchamp découvre chez Lacan lors d’un déjeuner en 1958 et qui aurait eu une influence sur la position du corps au centre de l’œuvre.

Gustave Courbet, L’Origine du Monde, 1866. --- André Masson, Panneau-masque de L’Origine du Monde, 1955.

Acquise par Sylvia et Jacques Lacan en 1956, l’œuvre est accrochée dans leur maison de campagne. Lacan commande au peintre André Masson, époux de la sœur de Sylvia, une composition sur panneau afin de masquer l’œuvre. Lacan prenait plaisir à dévoiler « son Courbet » à ses invités.

Diego Velasquez, Portrait de l’infante Marguerite Thérèse, 1654, Paris, musée du Louvre.

Au cours d’un séminaire, Lacan analyse Les Menines de Diego Velasquez. Impossible d’obtenir Les Menines du Prado pour l’exposition, mais nous pouvons admirer le Portrait de l’infante, prêté par le musée du Louvre, peint par Velasquez à la même époque.  Le tableau des Menines déjoue tous les codes de la perspective, il est comme un écran qui cache autant qu’il donne à voir. Lacan perçoit un « objet secret » dans les plis de la « brillante vêture » de l’infante dona Margarita Teresa, « personnage central, modèle préféré de Velasquez qui l’a peinte sept ou huit fois ».

 

1940-1945, Lacan décide de ne rien publier pendant l’occupation… Il se plonge dans l’étude de la langue chinoise aux langues orientales, à Paris. Il possède 3 toiles de Zaō Wou-Ki. Ce tableau de 1970 incarne la notion du vide et de sa compréhension dans la pensée chinoise.

 

Zaō Wou-Ki, 12.10.70.

Les formules de Lacan souvent lapidaires choquent. « La femme, ça ne peut s’écrire qu’à barrer La. », « La femme n’ex-siste pas » signifie qu’aucune définition universelle n’est possible. Les femmes sont, par essence, plurielles. « On la dit-femme, on la diffame ».

 

 

 

Annette Messager, brode « Ma collection de proverbes », déployant une collection de dictons misogynes, utilisant justement un savoir-faire artisanal dévolue à la sphère féminine.  L’isolement de chaque déclaration, réécrite en fil, met en lumière nombre de préjugés et clichés du quotidien à l’encontre des femmes et renforce le sentiment d’indignation.

 

L’anatomie n’est pas le destin. Particulièrement moderne, cette notion défendue par Lacan qui, contrairement à Freud, estime que l’être humain a le choix de son identité sexuelle, au-delà de celles qui lui sont assignées par l’anatomie ou l’état civil. Illustrée par l’œuvre de Michel Journiac qui présente une série photographique où il se travestit en Renée et Robert Journiac, ses parents.

Michel Journiac, Hommage à Freud, constat critique d’une mythologie travestie. 1972-1984.

« Il n’y a pas de rapport sexuel », une des formules les plus célèbre de Lacan. S’il existe bien des actes sexuels, les rapports entre les sexes ne sont pas mathématiquement équivalents. La réplique du Grand Verre de Marcel Duchamp déploie une narration où la jouissance de la mariée au registre supérieur s’effectue sans qu’il y ait de contact avec les célibataires du registre inférieur. Réalisée entre 1915 et 1923 à New York, l’œuvre est composée de 2 panneaux de verre assemblés (cassés puis réparés par Duchamp) actuellement à Philadelphie. L’artiste a laissé un grand nombre de notes, jetant les bases de l’art conceptuel en plaçant les idées sur le même plan que la réalisation d’une œuvre. Il en existe quelques répliques, celle-ci réalisée par Pascal Goblot sera détruite au cours d’une performance le 24 mars 2024.  Les formes floues, le grand nuage évoque l’imaginaire de la mariée tandis qu’en bas, 9 moules mâliques représentent 9 célibataires mâles différents : un gendarme, un laquais, un prêtre, un livreur…. L’idée est venue à Duchamp sur une fête foraine en observant un jeu de chamboultou où les jeunes gens envoyaient des projectiles déshabillant une mariée.

Pascal Goblot, Copie éphémère « To be broken » de La Mariée mise à nu par ses célibataires, même  de Marcel Duchamp. Paris, 2014- Metz, mars 2024.

 

Dès les années 1950, Jacques Lacan s’intéresse aux objets topologiques, ces figures géométriques supportant la déformation sans se rompre, un élastique par exemple. La bande de Moebius symbolise la division du conscient et de l’inconscient. Le nœud borroméen dont les 3 cercles inséparables représentent les trois registres qu’il identifie ainsi : le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire (RSI). Ces trois registres sont liés tiennent ensemble, si une coupure intervient, tout se délite.     

Pour terminer une cellule permet d’admirer Le Cabinet du psychanalyste, 2005. Ingénieuse installation de Leandro Erlich où le miroir au cœur de l’expérience analytique permet de choisir d’être le patient ou l’analyste. 

Leandro Erlich, Le Cabinet du psychanalyste, 2005.
Leandro Erlich, Le Cabinet du psychanalyste, 2005.
Leandro Erlich, Le Cabinet du psychanalyste, 2005.
Leandro Erlich, Le Cabinet du psychanalyste, 2005.

Leandro Erlich, Le Cabinet du psychanalyste, 2005.

J. M. Othoniel, Le Nœud de Lacan, 2022.

 

Un grand merci à Julien et Mélodie qui nous ont permis d’aborder plus clairement cette exposition Lacan, dense et parfois complexe. Lacan a ouvert un champ novateur sur des sujets encore au cœur de notre actualité, genre, identité, pouvoir, amour, sexe… Cette exposition réunit des œuvres majeures qui valent vraiment le détour, d’autres sont plus surprenantes ou peuvent interpeller.

 

Prochaine rencontre avec LesArts57 :

« Les expositions impressionnistes à Paris, 1874-1886 » présentée par Catherine BOURDIEU,

Le 8 février, 20 h, Centre Social Robert Henry à Longeville les Metz.

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14 janvier 2024 7 14 /01 /janvier /2024 10:36
Jean Cocteau. Vitrail du chœur, Eglise St Maximin, Metz.

 

C’est au 65 rue Mazelle devant l’église St Maximin, jeudi 14 décembre, à 13h30, que LesArts57 ont donné rendez-vous aux participants à cette visite. Le temps est gris mais pas pluvieux, nous sommes une vingtaine, et retrouvons Marie-Laure SCHUCK, notre guide-conférencière, dans cette jolie église urbaine, véritable écrin pour les vitraux de Jean Cocteau, (1889-1963).

En 2023, à l’occasion du 60ème anniversaire de sa mort, nombre d’évènements, conférences, expositions ont été organisés dans la ville. Lors du 50ème anniversaire en 2013, un hommage lui avait aussi été rendu par l’inauguration de la Place Jean Cocteau, à laquelle participait son cartonnier Jean Dedieu. Il s’agit de la placette triangulaire au début de la rue Mazelle. Poète, écrivain, cinéaste, dessinateur, cet artiste aux multiples facettes a laissé une œuvre considérable.

Il avait, entre autres, réalisé aussi le décor de différents édifices, de l’église st Pierre des pêcheurs à Villefranche-sur- mer, N.D. de France à Londres…et les vitraux de la chapelle St Blaise des Simples à Milly la Forêt dans l’Essonne où il résidait. Dans cette chapelle, il a utilisé le thème des simples, ces plantes médicinales qui soignent, en mémoire du lieu dédié à st Blaise qui préfigurent un peu ceux de st Maximin.

En 1952, Cocteau avait été sollicité ainsi que Picasso, Chagall, Villon, Bissière … pour participer au projet de création de vitraux pour la cathédrale de Metz. Mgr Schmitt et Robert Renard, architecte des Monuments historiques, souhaitaient un certain renouveau dans l’art sacré et pariaient sur le talent d’artistes contemporains. Cocteau présenta des maquettes, mais le projet de ses 4 évangélistes, fut refusé par la commission d’art sacré : « A supposer que l’ingéniosité de ce célèbre poète soit du génie, Cocteau ne semble pas qualifié pour l’art sacré. » Une solution de remplacement fut trouvée, soutenue par André Malraux, la commande d’un programme pour l’église St Maximin, fragilisée par la guerre, et en restauration depuis 1950.

 

En 1961, Cocteau présente un projet pour la création de vitraux dans les baies du chœur, le premier panneau présenté est accueilli avec enthousiasme.  L’atelier des maîtres-verriers Emile et Michel Brière de Levallois-Perret est choisi. Il réalise des maquettes sous forme de vignettes que son collaborateur Jean Dedieu agrandit pour réaliser les cartons préparatoires au vitrail.

 

Les vitraux de l’abside ne seront posés qu’en 1964, Jean Cocteau disparu en 63, n’aura pas pu les contempler. Mais il avait suivi et surveillé de très près le travail et accordé une grande confiance à J. Dedieu et à l’atelier Brière. Les 15 verrières ne seront terminées qu’en 1970.

Depuis l’ouverture du centre Pompidou, Les vitraux de Cocteau font partie des circuits culturels prisés mais la petite église Saint Maximin, complètement intégrée dans le tissu urbain du quartier Outre-Seille, est intéressante pour elle-même.

Eglise St Maximin, Metz.

Eglise St Maximin, Metz.

On peut y accéder aussi par la ruelle de la Baue, aux allures de passage médiéval. St Maximin, était évêque de Trèves au IVe siècle. Les parties les plus anciennes, le chœur, la partie basse de la nef, le chevet, et la tour, datent du la fin du XIIe. Un portail baroque est ajouté sur la façade au XVIIIe et, de part et d’autre, deux petites portes plus tard.

Si la nef et ses bas-côtés ont conservé une arcature romane, ils présentent cependant un couvrement d‘ogives, sans doute XVe, qui témoigne de la transition entre l’art roman et l’art gothique.  A droite du chœur, une jolie chapelle privée, transformée au XVIe pour accueillir le tombeau de la famille de Gournay, s’ouvre sur le chœur par deux arcs style renaissance. 

Le temps gris de l’hiver ne donne pas la mesure de la douce couleur bleue qui baigne le chœur  par les 7 vitraux de l'abside. 

Le vitrail central.

  • Une magnifique colombe apparait immédiatement dans le réseau de formes géométriques. Judicieusement représentée par des petits quadrilatères dynamiques, dans un camaïeu de bleus, elle descend ailes déployées, yeux rouges et bec jaune, (colombe de la paix ?).
  • En dessous, un homme aux bras levés. L’attitude peut être interprétée comme celle d’un orant ou prêtre célébrant devant un autel à la forme courbe.
  • Dans le troisième registre, une table (un autel ?) de laquelle émanent des rayons qui se dirigent vers la partie inférieure et la partie supérieure, (liaison entre la partie terrestre et la partie céleste ?).
  • Sur la table est posée une croix, entouré de lumière, aux motifs acérés, un point rouge au centre (évocation de la crucifixion ?).
  • La colombe et la croix évoquent la Trinité, l’Esprit et le Fils. Au-dessus une croix de st André, au centre de laquelle un losange bicolore ressemble à un œil (qui conventionnellement figure souvent le Père).
  • Dans le compartiment supérieur, sont peut-être représentées les tours de Notre Dame sous un arc, selon les dires de M. Brière au cours d'une entrevue en 2003 avec Mme Kuhn-Mutter auteur  de "Les vitraux de Jean Cocteau à Metz", Editions Serpenoise.
.Vitrail central du chœur, Eglise St Maximin, Metz.
.Vitrail central du chœur, Eglise St Maximin, Metz.
.Vitrail central du chœur, Eglise St Maximin, Metz.
.Vitrail central du chœur, Eglise St Maximin, Metz.

.Vitrail central du chœur, Eglise St Maximin, Metz.

Cocteau n’a pas laissé de clé de lecture permettant volontairement au spectateur sa libre interprétation. Si l’interprétation religieuse est vraisemblable dans ce lieu, en position centrale derrière le chœur, d’autres interprétations sont possibles. Une lecture profane peut imaginer une sorte de totem, tête sous l’arc, bras levés autour d’un torse, jambes et pieds de part et d’autre de la queue de la colombe.

 

Le père Philippe Boissé, curé de la paroisse de st Maximin, propose une comparaison avec le masque Kanaga, emblématique du pays Dogon au Mali. (2011) Il représente l’oiseau mythique qui aurait amené la graine de l’arbre à palme, à l’origine de la vie. Les 2 petites figures en haut, le couple originel, la parte supérieure de la croix, le monde surnaturel, la partie inférieure le monde terrestre, à la base du masque la tête de l’oiseau. Cocteau s’intéressait beaucoup aux arts premiers, collectionnait des sculptures non seulement pour le côté esthétique mais aussi ethnographique. Il a apporté un soutien financier à des expéditions ethnologiques en Afrique noire.

Vitrail latéral droit.

La base semble représenter la rotation des éléments, des astres en mouvements : la genèse, puis le jour et la nuit, de plus en plus de lumière vers la partie haute.

Un visage mystérieux aux yeux étirés et à la bouche ronde semble étonné.

Ce vitrail est le premier à avoir été posé.

Quelques temps après la visite guidée des vitraux de Cocteau à St Maximin, le 14 décembre 2023.

Côté droit, le vitrail suivant, montre une végétation exubérante, germination, feuillages touffus, des bouquets montés évoquant les rites égyptiens, des formes géométriques, des points rouges, la lumière du soleil tout en haut ?

La dernière baie côté droit est entièrement couvertes d’arabesques qui serpentent, s’entrelacent, est-ce en référence au labyrinthe ?

Quelques temps après la visite guidée des vitraux de Cocteau à St Maximin, le 14 décembre 2023.

 

Coté latéral gauche, la 1ère baie semble représenter, avec un tronc central, un arbre de vie. A la base, un papillon au ailes ouvertes. Des masques, des formes évoquant les civilisations précolombiennes d’Amérique du sud. D’un triangle au centre jaillit une fleur, qui se transforme et s’épanouit au dernier niveau, la fleur d’hibiscus chère à Cocteau et pour lui symbole d’immortalité.

Dans le vitrail suivant à gauche, trois colombes planent, ailes étalées, la plus sombre en bas sous un arc. Le deuxième niveau évoque l’arche de Noé et la colombe au-dessus plus lumineuse, l’approche de la terre ? la dernière colombe tout en haut plane dans un espace lumineux.

La dernière baie à gauche est aussi constituée d’entrelacs aux douces couleurs bleues et rose. Avec son homologue à droite, elles encadrent joliment les vitraux du chœur.

A droite du chœur, transept partie sud, juste avant l’arc de la chapelle Gournay une verrière est composée de 3 lancettes. Dans la première un homme taureau, aux yeux rouges impressionnants (Minotaure ?) émerge d’une composition feuillue, un vase, ou même un calice ? Masque africain longiligne dans la lancette centrale tandis que dans celle de droite apparait un petit cavalier dans un massif feuillu de forme ovale, joue-t-il le rôle de psychopompe accompagnant solennellement l’âme d’un défunt ? (ombre noire ?). Au-dessus un autre masque taurin à cornes étonnant, coiffé d’un némès égyptien dont les pans retombent sur les épaules. Cocteau admirait Picasso et avait collaboré avec lui.

Vitraux de la chapelle sud, Eglise St Maximin, Metz.
Vitraux de la chapelle sud, Eglise St Maximin, Metz.
Vitraux de la chapelle sud, Eglise St Maximin, Metz.
Vitraux de la chapelle sud, Eglise St Maximin, Metz.
Vitraux de la chapelle sud, Eglise St Maximin, Metz.
Vitraux de la chapelle sud, Eglise St Maximin, Metz.

Vitraux de la chapelle sud, Eglise St Maximin, Metz.

Chapelle de Gournay. 

La verrière située au-dessus de la porte de la sacristie est surmontée d’un étrange visage aux yeux de poissons. Ce quadrilobe ressemble aux têtes en feuilles du modèle gothique rémois, (vu à la cathédrale). Dans la lancette de droite, peut-être l’arbre de Jessé, aux racines visibles, qui s’enfonceraient dans le corps allongé de Jessé ? (vu à Sillegny) et au bourgeon terminal. 

Feuillages, visages, masques, yeux énigmatiques, chacun peut laisser libre cours à son imaginaire selon le souhait de l’artiste poète.

Sur le mur sud de la chapelle, 3 baies encadrent l’enfeu du tombeau disparu. Une inquiétante araignée est visible au bas de la lancette droite de la 1ere verrière tandis qu’au-dessus peut-être une mante religieuse qui dévore son mâle après l’accouplement et redonne vie, ou pourquoi pas la silhouette d’une danseuse à la robe bariolée, bras levés ?...

Sur le vitrail central, des bouquets montés, à droite une fleur d’hibiscus protégée par des mains, différentes portes se superposent, un masque bleu-vert dans lequel est implanté un calice surmonté d’une hostie ? …  ou serait-ce Demeter, la déesse de l’agriculture régissant le cycle des saisons ?

Chapelle de Gournay. 
Chapelle de Gournay. 
Chapelle de Gournay. 
Chapelle de Gournay. 
Chapelle de Gournay. 

Chapelle de Gournay. 

La dernière verrière fait référence au Testament d’Orphée, film de Cocteau (1960) où il incarne lui-même le rôle du poète qui meurt et ressuscite et introduit la notion de « phénixologie », possibilité de renaître de ses cendres. Il se promène à travers le temps et croise sur sa route ses anciennes créations, créatures mythologiques ou imaginaires. Il porte en guise de talisman, une fleur d’hibiscus. L’homme cheval, belle crinière et longue queue mais vêtement d’arlequin a un corps d’homme (alors que le centaure, autre être hybride possède un corps de cheval à tête d’homme). Il fait allégeance à la déesse Minerve casquée, munie d’une lance et d’un bouclier, vêtement africain, debout sur ce qui ressemble à un caducée mais la tête des serpents se dirige vers le bas. Minerve avec sa lance tue le poète qui renait les yeux irradiés. Au-dessus de l’homme-cheval, une araignée tisse sa toile. Dans la mythologie grecque, elle est associée à Athéna (Minerve) qui a transformée sa rivale, la jeune Arachnée, talentueuse brodeuse, en araignée qui tisse sa toile.

A l’extrémité nord du transept, sur le mur d’entrée de la petite chapelle des fonds baptismaux une baie aux couleurs rose, mauve et bleus.

A gauche, une créature s’échappe de la fleur, tige florale à la main, bracelets sur le bras, vêtue de pétales de fleur. Encore des masques dans la lancette centrale, un homme-taureau au décor égyptien rappelle le minotaure. Il est surmonté d’un masque félin à la crinière abondante qui n’est pas sans évoquer la Bête dans le célèbre film de Cocteau La Belle et la Bête. Elle se transformera en prince charmant pour la Belle. A droite, trois splendides roses nouées par des rubans. La rose, symbole d’éternité, de régénération, et aussi justement élément déclencheur du terrible pacte dans le film.

 D’autres voient en la créature issue d’une fleur la renaissance de Hyacinthe. Aimé par Apollon dans la mythologie et tué par le retour d’un disque, il est métamorphosé en fleur.

M. Christian Schmitt, auteur de Mon ami Jean, est venu nous rejoindre et nous ouvre la petite chapelle. Il a réalisé un film-documentaire « Je décalque l’invisible » et nous présente une vidéo intéressante sur l’homme aux bras levés, geste traditionnel dans de nombreuses cultures qui signifie « j’ai atteint le ciel, je suis immortel ».

 

Les deux petites baies au fond de la chapelle laissent deviner des visages. Dans la première, deux têtes sont baissées tandis que dans la seconde deux profils sont face à face sous un soleil (serait-ce ses amis Jean Marais et Edouard Dermitt ?).  Ils surmontent un autoportrait de Cocteau coiffé du bicorne de l’académicien qu’il était devenu en 1955, et dont le vêtement rappelle aussi son cher arlequin. Ses yeux énigmatiques nous fixent, il est là, immortel !

 

Cocteau n’a pas eu le temps de prévoir les vitraux de la nef. Optant pour la simplicité, le maitre verrier munira les fenêtres de simples losanges pastel bleus et roses, s’harmonisant parfaitement aux entrelacs du maître. Il y ajoute des étoiles, fidèle au dessin que Cocteau utilisait dans sa signature.

Quelques temps après la visite guidée des vitraux de Cocteau à St Maximin, le 14 décembre 2023.

Inspirés du cubisme, du surréalisme, les dessins simplifiés sont terriblement expressifs, les couleurs harmonieuses douces et dynamiques à la fois. Par le biais des civilisations anciennes, de la mythologie, des contes, … il célèbre la mort et la renaissance, l’immortalité. Ces magnifiques vitraux nous laissent perplexes par toutes les interprétations possibles. Ils donnent envie de revenir prendre le temps se plonger dans les univers multiples du poète-esthète par un jour ensoleillé.

 

Judicieuse suggestion de Marie-Laure, nous prolongeons la visite par l’exposition présentée à la porte des Allemands tout près de St Maximin. Organisée par le service du patrimoine de la ville de Metz, la première salle donne un aperçu de ses talents de dessinateur et de la constellation d’artistes contemporains qui rayonnait autour de lui.

Il avait écrit le texte du ballet Parade pour Diaghilev, musique d’Éric Satie, décors de Picasso. Il fréquentait des écrivains : Proust, Colette, J Genet…, des peintres : Duchamp, Buffet, … dans d’autres domaines : Coco Chanel, C. Trénet, E. Piaf, … sans oublier l’aide de son mécène F. Weisweiller. Il eut plusieurs liaisons sentimentales dont celle avec le comédien Jean Marais jusqu’en 1947 puis il partagea sa vie avec Edouard Dermit.

Quelques temps après la visite guidée des vitraux de Cocteau à St Maximin, le 14 décembre 2023.

La deuxième salle expose justement des photos, lettres sur cette étonnante rencontre avec celui qui sera son dernier compagnon et deviendra son fils adoptif. Mineur de fer à Bouligny en Meuse, le jeune homme fasciné par la peinture, rencontre Cocteau au cours d’une visite de galerie à Paris en 1947. D’abord engagé comme jardinier, il participe aux activités artistiques puis « Doudou » entre dans la vie de Cocteau qui l’encourage à devenir « peintre du lundi et non du dimanche ». Il a poursuivi l’œuvre de Cocteau et repose auprès de lui à Milly la forêt. Après la mort de Cocteau, il s’est marié, et a eu deux enfants Jean et Orphée.

Quelques temps après la visite guidée des vitraux de Cocteau à St Maximin, le 14 décembre 2023.
Quelques temps après la visite guidée des vitraux de Cocteau à St Maximin, le 14 décembre 2023.
Quelques temps après la visite guidée des vitraux de Cocteau à St Maximin, le 14 décembre 2023.
Quelques temps après la visite guidée des vitraux de Cocteau à St Maximin, le 14 décembre 2023.
Quelques temps après la visite guidée des vitraux de Cocteau à St Maximin, le 14 décembre 2023.
Quelques temps après la visite guidée des vitraux de Cocteau à St Maximin, le 14 décembre 2023.

Cette salle présente aussi les coulisses de Pelléas et Melissandre, pièce créée pour l’Opéra-théâtre de Metz (1960-62), musique de C. Debussy. Cocteau a dessiné les décors. La chaise d’Arkel, fabriquée plus tard par le ferronnier J.P. Hugon d’après le dessin de Cocteau, en 2 exemplaires pour J.Griesemer, assistant de Cocteau et pour  C. Schmitt.

 

La dernière partie présente la maquette à l’échelle du vitrail central de l’abside à st Maximin, carton réalisé par J. Dedieu. Après la mort de Cocteau, c’est J. Dedieu, Edouard Dermit et Michel Brière qui ont œuvré pour terminer les vitraux à partir des ébauches de l’artiste.

Maquette de la baie centrale des vitraux de l’abside de st Maximin, sur panneau isorel. Dessins préparatoires, feutre sur papier. 1961-63.

Visite passionnante, un grand merci à Marie-Laure pour sa disponibilité malgré les conditions un peu difficiles.

Prochaines rencontres avec LesArts57 :

L'exposition "LACAN : quand l'art rencontre la psychanalyse" au Centre Pompidou-Metz. (Complet).

« LES EXPOSITIONS IMPRESSIONNISTES A PARIS, 1874-1886 » présentée par Catherine BOURDIEU,

Le 8 février, 20 h, Centre Social Robert Henry à Longeville les Metz.

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