C’est dans le très bel espace lumineux et entièrement rénové, que les trois groupes de visites organisées par « Les Arts 57» se retrouvèrent, soit une soixantaine de personnes. Cette ancienne Chapelle des Petits-Carmes, bâtie en 1675, est devenue bien national à la révolution, puis bibliothèque municipale jusqu’en 1978. Les rayonnages impressionnants ont été magnifiquement restaurés et replacés.
Cette exposition sous-titrée « Art et dévotions, de Liège à Turin, Xe -XVIIIe siècles » a nécessité quatre années de travail en collaboration avec l'Université de Lorraine et présente des œuvres rares, belles et peu connues venant de Belgique, de Suisse, d’Italie et de France. Elle couvre un vaste territoire aux frontières fluctuantes de la mer du Nord à l'Italie, sur une période allant du Moyen Âge au XVIIIe siècle. Les X et XVIIIe siècles choisis comme limites sont des temps de référence après le partage de l’empire de Charlemagne en « Royaume de France, Lotharingie et Germanie » et le traité de Westphalie (1648) mettant fin à la guerre de Trente ans opposant protestants et catholiques. Plusieurs pays, des religions différentes, des cultes locaux le long de cet axe lotharingien, plus de cent œuvres emblématiques sont rassemblées : sculptures, peintures, gravures, manuscrits, orfèvrerie ...
Le parcours de l’exposition commence dans la salle attenante au nouvel espace d’accueil puis à la galerie au 1er étage qui rassemble six thèmes : la Vierge et les pèlerinages, les Saints protecteurs des hommes et des territoires, les grandes figures d’évêques, la spiritualité féminine, la Passion du Christ et le Corpus Christi.
Près de l’entrée, la petite salle présente des « Figures d’évêques », « Figures de Saints », et « Figures divines » ainsi que deux dispositifs vidéo pour évoquer un patrimoine monumental remarquable des « Mises au Tombeau » sculptures importantes, et des «retables baroques».
Saint Lambert, chêne polychromé, XVIIe, Liège. Il foule à ses pieds ses meurtriers, son assassinat fut à l’origine d’une diffusion rapide de son culte. Saint Evre, bois doré, XVIIe. Sailly-Achâtel (57). 7e évêque de Toul, miracles de guérison, culte limité à la Lorraine, dont la plus ancienne paroisse de Nancy. Saint Nicolas, Vallée d’Aoste, 1290. Ornementation raffinée de la mitre et de la crosse, évidée à l’arrière : statue de pèlerinage, moins lourde à porter.

Saint Nicolas, cire habillée, XVIIIe, Musée lorrain, Nancy. Objet de dévotion privé, très prisé aux XVIIIe et XIXe. Miracle de saint Nicolas bénissant les 3 enfants ressuscités du saloir où le boucher les avaient enfermés. Brocart de soie, velours, dentelles, cette cire habillée reprend l’iconographie traditionnelle de l’évêque de Myre.
Clé de voûte : sainte Madeleine et sainte Catherine, pierre de Jaumont polychromée, vers 1375. Deux saintes très vénérées : Madeleine tenant un pot à onguent et Catherine portant la roue de son martyre et l’épée qui la décapita.
Maria Vittoria Fornari, fondatrice des Annonciades célestes devant la sainte Famille. Huile sur toile, XVIIe, attribuée à Jean Lenoir. Langres. Fondé à Gênes en 1604, cet ordre connait une importante diffusion. Sur ce tableau provenant d’un couvent de Langres, la fondatrice en prière implore la Vierge de protéger sa congrégation, celle-ci lui répond favorablement. Grande originalité : le dialogue entre elles est inscrit directement sur la toile ! Ces sœurs portaient un manteau bleu. (céleste)
Stèle. pierre de Jaumont, 1337. Beuvange - sous - Justemont (57). Apparition du Christ, le matin de Pâques, à Marie Madeleine dans le jardin voisin du tombeau. Elle est agenouillée au pied de l’arbre (de la connaissance ? comme Eve), et s’apprête à toucher le Christ mais il semble arrêter son geste, il est devenu céleste.
Retable aux douze apôtres, chêne polychromé, XVIe, Hatrize (54). Nous avions eu la chance de l’admirer en place en juin, lors de la sortie préparée par Catherine Bourdieu. Mobilier liturgique placé à l’origine derrière l’autel, ce retable en bois représente sous un décor architecturé (Renaissance), les 12 disciples rassemblés par paire de part et d’autre du Christ rédempteur au globe terrestre. Le voile blanc porté par le dernier apôtre à droite interroge encore.
Rosaire orné de médailles. Corne de cerf, soie et argent, XVIIe, Nancy. Rare témoin des pratiques religieuses, ce petit objet de dévotion servait à la prière. Crucifix, quinze dizaines de petits grains pour la récitation des Ave Maria, entrecoupés de gros grains pour les Pater Noster, il est orné de médailles : le duc de Lorraine Charles IV, le Christ et la Vierge, Saint Nicolas, des sanctuaires lorrains dédiés à la Vierge (Benoite-Vaux, Bonsecours)…
1 La Vierge aux multiples facettes.
A l’étage, la figure de la Vierge accueille le visiteur dans la galerie principale. Mère du Christ, Marie est aussi celle des hommes. Son culte très présent, ses représentations dominées par les «Vierge à l’Enfant », « Vierge allaitant » et les « Vierge au manteau » où elle abrite les ordres religieux, la famille ducale… les fidèles viennent la prier dans de nombreux sanctuaires, dévotion qui s’amplifie au XVIIe, face aux épidémies et aux guerres fréquentes en ces territoires de frontières.
Vierge de Miséricorde, calcaire polychromé, début XVe. Lorraine ? musée du Louvre, Paris. Abritant trois religieux sous son ample manteau, protectrice de la chrétienté, représentée ici assise à terre et allaitant l’Enfant.
Le duc Léopold consacrant sa famille à Notre-Dame de Bonsecours. Bois de Sainte-Lucie, 1710-1711. Musée lorrain, Nancy. Le duc se fait représenter avec sa famille sous la protection mariale, à genoux à gauche, face à la duchesse Elisabeth-Charlotte et à Louis, prince héritier. Le bois de Ste- Lucie est du merisier, bois local dur et rouge.
Notre-Dame libératrice, huile sur toile, XVIIe, Salins-les-Bains, Jura.
Dans ce contexte politique troublé, la Franche-Comté ayant souffert lors de la guerre de trente ans, les Salinois sollicitent la protection de la Vierge.
Debout, couronnée, un sceptre à la main, elle porte Jésus tenant le rameau du martyre, et piétine les drapeaux ennemis des Habsbourg et Bourbon. Elle se place ainsi au-dessus des rois. A genoux, l’abbé Marmet, à l’initiative de cette dévotion. En arrière-plan, la ville de Salins.
Notre-Dame de Bonsecours, gravure de Jacques Callot, 1630. Musée lorrain, Nancy.
Intérieur de l’église Notre-Dame de Bonsecours à Nancy avant sa reconstruction au XVIIIe. Devant l’autel de la Vierge, saint Charles Borromée archevêque de Milan, protecteur des ducs de Lorraine et saint François de Paule qui encadraient le pèlerinage de Bonsecours.
D'autres lieux de pèlerinage à la Vierge avaient la faveur des fidèles : Benoite-Vaux, Sion .
2 Des saints et des hommes.
De nombreux protecteurs sont invoqués, les anges, les vierges martyres, les moines mais aussi des saints locaux considérés comme modèles et intercesseurs. Les fidèles célèbrent leur fête, les choisissent comme patron de confrérie ou de métier.
Saint Bernard de Menthon, bois polychrome et doré, XVIIIe, Bessans, Savoie.
Archidiacre d’Aoste, éloignant maladies et tempêtes. Saint vénéré dans les Alpes, Savoie et nord de l’Italie. Il est représenté bénissant et avec un diable enchainé. Il protège les voyageurs de créatures maléfiques. Triomphe du Bien sur le Mal.
Boite à Saints, bois polychromé, 1629, Savoie.
Petit autel portatif pour des lieux de culte temporaire dans la nature, chalets d’alpage. Saint Antoine est accompagné de saint Jean-Baptiste (agneau) et saint Matthieu. Barbe bifide.
Saint Antoine est souvent représenté avec du feu car guérisseur du « mal des ardents » provoqué par l’ergot de seigle, qui rendait les gens « fous » (crises de démence).
Statue -reliquaire de saint Ours. Feuille d’argent partiellement dorée, laiton argenté, verres colorés, cristaux, avant 1481. Aoste.
Chef d’œuvre d’orfèvrerie, conçu pour conserver le crane de St Ours archidiacre d’Aoste. L’oiseau perché sur l’épaule est son attribut, il abandonnait une partie des récoltes pour les oiseaux. Cette magnifique statue est très attendue début février, en vallée d’Aoste pour la foire de saint Ours.
Reliquaire de saint Maurice, 1616, Jura.
Reliquaire de sainte Libaire, Grand, Vosges. Argent, argent doré, cristal de roche.
Chevalier et bergère martyrs, IIIe et IVe siècle, leur culte connut un essor important en Lorraine. Ces œuvres de grande qualité sont attribuées à Jean Perrey, issu d’une famille d’artistes de Salins, influencé par les orfèvres italiens. Les médaillons en cristal de roche permettent de mieux admirer les reliques.
Sainte Agathe, jeune vierge martyrisée à Catane vers 251 pour avoir refusé d’épouser le consul païen Quintien. Il lui fait subir l’ablation des seins avec des tenailles. Protectrice des femmes enceintes, invoquée lors des départs de feu ou d’orages, son culte se répand dès le moyen-âge.
Sainte Agathe attachée au pilori. Bois polychromé. (fin XVe, Nancy et l'autre vers 1500. Aoste.) Ces belles sculptures l'une aux bras manquants, la représente attachée dans l’attente de son martyre, l'autre , dont le corsage laisse entrevoir délicatement la trace de son martyr est d'une grande finesse, drapé élégant.
3 L’évêque, figure centrale de la dévotion.
Protecteurs d’une cité, l’évêque joue un rôle religieux et politique important. La richesse du vêtement, de ses insignes, son rôle de mécène commanditaire d’objets précieux qui constituent le trésor des cathédrales, contribuent à son prestige.
Saint Clément et le Graoully. Pierre de Jaumont, trace de polychromie, XVIe, Gorze.
Évangélisateur (I - IIe siècle) particulièrement vénéré à Metz. Il délivra la ville du Graoully, gros serpent transformé en dragon dans les récits, symbole de la victoire du christianisme sur le paganisme. Le Graoully est tenu en laisse avec l’étole, de la main gauche, il devait tenir la crosse épiscopale.
Trésor de Saint Gauzelin. Nancy.
Saint Gauzelin, 32 ème évêque de Toul, (922-962) légua ses objets liturgiques à l’abbatiale de Bouxières -aux-Dames qu'il avait fondée. Evangéliaire à reliure orfévrée, calice et patène en or. Beau peigne en ivoire réputé guérir de la teigne, et à l’origine de l’expression « s’être peigné avec le peigne de saint Gauzelin » autrement dit être mal peigné, et anneau èpiscopal.
Plaque de reliure : la crucifixion. Ivoire d’éléphant, vers 1000, Metz.
Cette plaque ornait un livre d’évangiles conservé a la cathédrale de Metz, commandée par l’évêque Aldalberon II représenté dans la petite lucarne en bas.
Sculpture d’une extrême finesse, la Vierge, saint Jean, les ressuscités, les soldats, les 4 évangélistes à tête d’animaux, Adam et Eve au pied de la croix…
Ensemble funéraire de l’évêque Bertram (vers 1200), découvert lors de travaux de chauffage dans la cathédrale de Metz à l'hiver l914-15 dans sa tombe identifiée par une croix d’identité. Les chaussons trop fragiles ne peuvent être exposés.
Le Bréviaire et la Crosse de Renaud de Bar, prélat important dans la région, 69e évêque de Metz (1302), sont de véritables chefs-d’œuvre. Le bréviaire conservé à Verdun, splendide parchemin enluminé fut commandé par Marguerite de Bar, abbesse de Verdun pour son frère Renaud. Il est orné d’initiales historiées, de miniatures, drôleries… Ces ouvrages anciens nécessitent beaucoup de précautions : une lumière atténuée, un angle d’ouverture précis, la page présentée doit être changée régulièrement, après 3 mois d’exposition, ils doivent rester 3 ans dans le noir… La crosse en ivoire est aussi une véritable merveille, d’un côté une crucifixion , de l’autre une Vierge glorieuse. Au Moyen-Âge, les ateliers de Metz étaient reconnus, des déchets de taille d’ivoire ont été retrouvés le long des quais et place de la Comédie. Dans l’antiquité, l’ivoire provenait de défenses d’éléphants, tandis qu’à l’époque carolingienne, les artisans utilisaient de l’ivoire de morse, provenant des pays d’Europe du nord.
Bréviaire et crosse de Renaud de Bar, orfèvrerie, début du XIVe siècle, ivoire, cuivre doré. Trésor de la cathédrale de Metz.
4 Au cœur de la spiritualité féminine.
Qu’elle soit religieuse ou laïque, la femme a joué un rôle important dans la diffusion de certaines dévotions liées a la Vierge et d’autres saintes. L’implantation de nombreuses communautés féminines : Clarisses, Annonciades célestes, béguines … dans les territoires de Liège à Turin a généré la réalisation d’objets, véritables supports de méditation. Les tableaux reliquaires (ou paperolles), les berceaux de Jésus (ou Jésuaux), les petites cires habillées permettent de se rapprocher des figures divines en particulier de l’Enfant Jésus en veillant sur son paisible sommeil.
Religieuse endormie ou Dormition de la Vierge ?
Bois polychromé, restes de feuille d’or (coussin) et d’argent (robe, couverture), début XVe, Metz.
Jésuau ou Repos de Jésus, orfèvrerie, début du XVe siècle, Liège (?), argent, argent doré, 12,5 x 11,5 x 8 cm, provient de l’abbaye cistercienne de Marche-les-Dames (province de Namur).
5 Une histoire de la Passion du Christ.
L’image du Christ crucifié, plus largement diffusé à partir du XIVe siècle, met l’accent sur les souffrances du Christ rédempteur de l’humanité. Dans l’espace lotharingien, les Christ en croix sculptés dans la pierre ou le bois abondent, des représentations de la Trinité et de la douleur de la Vierge se développent de la Belgique jusqu’en Italie.
6 Dévotion eucharistique et réforme catholique.
Sacrement le plus important du culte chrétien, l’Eucharistie commémore le dernier repas du Christ et son sacrifice. C’est dans la principauté liégeoise qu’apparait la première festivité en l’honneur du Saint- Sacrement (ou Fête-Dieu ) au XIIe siècle. A Turin, on peut encore contempler le Suaire du Christ, linceul mortuaire portant l’empreinte de son corps. Ostensoirs, retables… sont autant de représentations imagées glorifiant le Saint-Sacrement qui sera au cœur des courants contestataires du XVIe.
Ostensoir « soleil ». Argent, laiton doré et pierres, 1697-98. Liège.
Reliquaire de l’hostie consacrée lors de la Fête-Dieu, l’ostensoir est un des plus importants objets du culte chrétien. Ce bel exemplaire produit dans un atelier d’orfèvrerie liégeois adopte une forme traditionnelle en soleil à double rayons.
Buste-reliquaire de saint François de Sales. Feuille d’argent, verre, 1770. Turin.
François de Sales, (1567-1622) évêque de Genève, grand théologien et ardent défenseur de la réforme catholique, familier des ducs de Savoie.
Ce beau buste le représente front plissé, mitre et vêtement liturgique abondamment décorés. Pièce d’orfèvrerie offerte à la cathédrale d’Aoste par l’évêque Pierre François de Sales pour encourager le culte de son ancêtre.
Voile de Carême ( ?) : scènes de la Passion du Christ. Peinture sur toile de lin, vers1500. Nord -Est de la France ou Allemagne du sud ?
Pièce exceptionnelle et très rare acquise récemment par le musée à l’état de fragment d’une frise, probablement un « voile de Carême » destiné à dissimuler le chœur de l’église pendant les 40 jours avant Pâques. 4 scènes de la Passion du Christ sont reconnaissables : le Lavement des pieds, la Prière au Mont des Oliviers, l’Arrestation du Christ et le Baiser de Judas.
La restauration a permis de désincruster la poussière dans la toile révélant le dessin noir recouvert de couches de couleurs dont il ne reste que les rouges et ocres. Les éléments d’armure des soldats ont donné l’indication de datation. Le soldat au premier plan attire l’attention, il s’agit certainement de Malchus à qui Pierre avait coupé l’oreille lors de l’arrestation de Jésus. Sur le voile, Saint Pierre remet son épée au fourreau et l’oreille est encore visible dans la main du Christ.
Merci à Marlène pour la visite passionnante de cette exposition de grande qualité, ayant d’ailleurs obtenu le label « Exposition d'intérêt national 2018 », et à ne pas manquer au Musée de la Cour d’Or, jusqu’au 27 janvier 2019. Ch.Cl.
Prochaine rencontre avec Les Arts 57 :
Le 18 janvier, visite guidée au Centre Pompidou Metz, « Peindre la nuit ».
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