Pour la première rencontre de la saison, les Arts 57 avaient choisi un sujet d’apparence ludique. Plus d’une trentaine de personnes se sont réjouies d’écouter Laurent Commaille, historien et maître de conférences à L’Université de Lorraine, expliquer très agréablement pourquoi la BD mérite d’être élevée au rang de 9ème art. La cote des auteurs ne cesse de grimper, le prix des planches ou dessins originaux s’envolent et intéressent même de grandes institutions : Drouot, Sotheby ‘s…
« La BD est aux arts plastiques ce que l’opéra est à la musique », elle dépasse largement le simple niveau du dessin et fait appel à de nombreux moyens d’expression et techniques + ou – complexes, dont le lecteur n’est pas toujours conscient. La référence absolue : Hergé (Georges Rémy), dont les « crayonnés » (= dessins préparatoires) sublimes donnent naissance à Tintin, petit bonhomme simple, net, c’est « l’école de la ligne claire ».
L’idée de faire parler des personnages représentés est ancienne : au Moyen-Age, les phylactères (ancêtres des bulles = banderoles avec texte dans les enluminures ou fresques), puis les images parlantes liées au développement de l’imprimerie.
Selon Benoit Peeters (scénariste des Cités Obscures), la BD est une « figuration narrative », alliance du dessin et de l’histoire. Rodolphe Töpfer (1799-1846), suisse, est considéré comme l’inventeur de la BD en Europe. Il imagine une succession d’images dans des cases pour raconter une histoire, le texte est placé en bas de l’image. « L’histoire de Mr Vieux Bois », 1827 serait la 1ère BD.
Fin 19ème, début 20ème, grand développement de la BD américaine liée à l’afflux massif d’émigrants européens, elle constitue un formidable moyen d’intégration, diffusée dans les journaux… les personnages s’expriment avec des bulles…
En France, en 1908, Louis Forton (1879-1934) crée « Les Pieds Nickelés ». Ces clochards débrouillards, poivrots, anarchistes…se moquent de tout, deviennent patriotes pendant la guerre et font subir aux Allemands ce qu’ils faisaient aux bourgeois…
Dans l’entre deux guerres, énorme essor de la BD américaine, les personnages Superman, Batman… deviennent des mythes…
Pour qu’une BD fonctionne, il faut une bonne histoire. L’histoire découpée en scènes puis en paragraphes, placés dans des cases. Créer le contenu d’une case nécessite de penser à la lecture fluide de la suivante…scénario et dessins représentent un travail complexe. Nombreux scénaristes sont aussi dessinateurs, certains plus spécialisés dans l’un ou l’autre : tandem F.Schuiten et B.Peeters dans les Cités Obscures.
Le story-board indique pour chaque case la présentation du dessin et le texte associé (narratif et ( ou) bulles). René Goscinny scénariste d’Astérix, le gaulois : case 1 : dessin : les soldats romains arrivent, on ne voit que leurs jambes… texte : « en 50 avant Jésus Christ … »…
Le travail du scénariste assure la fluidité narrative, comme dans le cinéma , les différents plans, la mise en scène doivent plonger le lecteur dans l’histoire… le découpage et l’organisation des cases dans les planches soulignent des effets : cases plus étroites, cadre plus resserré = souffrance,... cases plus petites entre 2 actions…mise en page plus complexe pour casser la narration, déborder d’une case sur l’autre …le découpage par lui-même devient un langage.
Dans les années 70, Philippe Druillet (né en 1944),
« les 6 voyages de Lone Sloane »,
monde de science-fiction où le futur
renvoie aussi au passé… (Pilote)…
Il crée un choc, la planche est conçue
comme une composition multipage
avec plusieurs plans en même temps !
Importance du lettrage, il ne doit pas être remarqué
mais il faut que le texte « parle ».
Edgar P.Jacobs, l’énigme de l’Atlantide, 1957,
il utilise des majuscules pour les explications
et des minuscules pour l’action …
Greg dans Achille Talon joue sur le
lettrage et utilise une typographie très riche :
la pendule fait tic-tac, la porte grince,
le fer à souder chauffe, Achille parle…
La tentation est grande chez les dessinateurs de passer par le numérique (gain de temps, alignement, régularité…) mais le lettrage manuel reste un gage de meilleure qualité : on a l’impression de mieux entendre les paroles des personnages même en langue inconnue…
Un bon lettreur est capable de bien tracer les lettres, respecter les distances, faire des coupures…,
Morris (Maurice de Bevere 1923-2001), Lucky Luke utilise les lignes obtenues grâce à un peigne passé sur du carbone, le carbone bleu n’apparait pas à la reproduction,
pour d’autres ce sont les carreaux des cahiers d’écoliers découpés et collés dans les bulles,
le plus souvent du crayon de papier léger, gommé après encrage.
Le crayonné, véritable expression de l’artiste, puis l’encrage et la mise en couleur
avec le choix de la plume plus précise, du pinceau plus souple,…
pour des effets différents : effet plus dramatique, si la zone est plus ombrée…
La couleur permet l’identification et concourt à la lecture de la BD. Les couleurs utilisées constituent un code : Tintin est immédiatement reconnaissable dans la foule avec son pull bleu, son pantalon golf marron, Capitaine Haddock en bleu et noir, Tournesol en vert…
Le travail du coloriste (métier de l’ombre !!! aujourd’hui reconnu) revêt des aspects esthétiques : choix des nuances, des aplats, des ombres….mais aussi des aspects techniques : conserver le même calibrage des couleurs pour tout l’album…
Enki Bilal (né en 1951) travaille sur de plus grands formats,
véritables tableaux qu’il scanne, assemble,
mêle plusieurs techniques…,
fonds acryliques qu’il rehausse au pastel, à la gouache…
obtient ainsi plus de profondeur, de meilleurs rendus…
François Schuiten, les Cités Obscures, 2009.
Dessin pour Mylos dans l’Archiviste.
Véritable chef-d’œuvre, composition,
dessins, architecture,…
Il crée un monde à différentes facettes
avec ses codes, univers parallèles…
Les auteurs de BD, souvent formés dans les écoles de beaux-arts connaissent la peinture, le cinéma…il n’est pas rare de retrouver dans certaines cases, comme un clin d’œil au lecteur, des références connues placées à dessein ! :
Goscinny s’inspire du « repas de noces » de Bruegel l’Ancien (1567) pour le repas gaulois dans Asterix chez les belges,...
la célèbre vague d’Hokusaï est reprise par Hergé dans Tintin...
Les techniques de plus en plus élaborées, la créativité et le talent de nombreux scénaristes, dessinateurs, coloristes, lettreurs aboutissent à la production de bandes dessinées de grande qualité, et leur donne une véritable légitimité artistique.
Sur le marché de l’art, les planches, dessins originaux, dont les prix s’envolent dans les ventes représentent des valeurs sûres, témoin : l’engouement des collectionneurs et amateurs d’art qui ont conscience de ce véritable travail artistique.
Prochaine rencontre avec les Arts 57 :
à Saulny, salle polyvalente, le mardi 3 novembre avec Mr Rodermann :
« l’érotisme en peinture ».
Réservation souhaitée, par mail : lesarts57@hotmail.fr ou par tel 03 87 32 05 03
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