C’est au 65 rue Mazelle devant l’église St Maximin, jeudi 14 décembre, à 13h30, que LesArts57 ont donné rendez-vous aux participants à cette visite. Le temps est gris mais pas pluvieux, nous sommes une vingtaine, et retrouvons Marie-Laure SCHUCK, notre guide-conférencière, dans cette jolie église urbaine, véritable écrin pour les vitraux de Jean Cocteau, (1889-1963).
En 2023, à l’occasion du 60ème anniversaire de sa mort, nombre d’évènements, conférences, expositions ont été organisés dans la ville. Lors du 50ème anniversaire en 2013, un hommage lui avait aussi été rendu par l’inauguration de la Place Jean Cocteau, à laquelle participait son cartonnier Jean Dedieu. Il s’agit de la placette triangulaire au début de la rue Mazelle. Poète, écrivain, cinéaste, dessinateur, cet artiste aux multiples facettes a laissé une œuvre considérable.
Il avait, entre autres, réalisé aussi le décor de différents édifices, de l’église st Pierre des pêcheurs à Villefranche-sur- mer, N.D. de France à Londres…et les vitraux de la chapelle St Blaise des Simples à Milly la Forêt dans l’Essonne où il résidait. Dans cette chapelle, il a utilisé le thème des simples, ces plantes médicinales qui soignent, en mémoire du lieu dédié à st Blaise qui préfigurent un peu ceux de st Maximin.
En 1952, Cocteau avait été sollicité ainsi que Picasso, Chagall, Villon, Bissière … pour participer au projet de création de vitraux pour la cathédrale de Metz. Mgr Schmitt et Robert Renard, architecte des Monuments historiques, souhaitaient un certain renouveau dans l’art sacré et pariaient sur le talent d’artistes contemporains. Cocteau présenta des maquettes, mais le projet de ses 4 évangélistes, fut refusé par la commission d’art sacré : « A supposer que l’ingéniosité de ce célèbre poète soit du génie, Cocteau ne semble pas qualifié pour l’art sacré. » Une solution de remplacement fut trouvée, soutenue par André Malraux, la commande d’un programme pour l’église St Maximin, fragilisée par la guerre, et en restauration depuis 1950.
En 1961, Cocteau présente un projet pour la création de vitraux dans les baies du chœur, le premier panneau présenté est accueilli avec enthousiasme. L’atelier des maîtres-verriers Emile et Michel Brière de Levallois-Perret est choisi. Il réalise des maquettes sous forme de vignettes que son collaborateur Jean Dedieu agrandit pour réaliser les cartons préparatoires au vitrail.
Les vitraux de l’abside ne seront posés qu’en 1964, Jean Cocteau disparu en 63, n’aura pas pu les contempler. Mais il avait suivi et surveillé de très près le travail et accordé une grande confiance à J. Dedieu et à l’atelier Brière. Les 15 verrières ne seront terminées qu’en 1970.
Depuis l’ouverture du centre Pompidou, Les vitraux de Cocteau font partie des circuits culturels prisés mais la petite église Saint Maximin, complètement intégrée dans le tissu urbain du quartier Outre-Seille, est intéressante pour elle-même.
On peut y accéder aussi par la ruelle de la Baue, aux allures de passage médiéval. St Maximin, était évêque de Trèves au IVe siècle. Les parties les plus anciennes, le chœur, la partie basse de la nef, le chevet, et la tour, datent du la fin du XIIe. Un portail baroque est ajouté sur la façade au XVIIIe et, de part et d’autre, deux petites portes plus tard.
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Si la nef et ses bas-côtés ont conservé une arcature romane, ils présentent cependant un couvrement d‘ogives, sans doute XVe, qui témoigne de la transition entre l’art roman et l’art gothique. A droite du chœur, une jolie chapelle privée, transformée au XVIe pour accueillir le tombeau de la famille de Gournay, s’ouvre sur le chœur par deux arcs style renaissance.
Le temps gris de l’hiver ne donne pas la mesure de la douce couleur bleue qui baigne le chœur par les 7 vitraux de l'abside.
Le vitrail central.
.Vitrail central du chœur, Eglise St Maximin, Metz.
Cocteau n’a pas laissé de clé de lecture permettant volontairement au spectateur sa libre interprétation. Si l’interprétation religieuse est vraisemblable dans ce lieu, en position centrale derrière le chœur, d’autres interprétations sont possibles. Une lecture profane peut imaginer une sorte de totem, tête sous l’arc, bras levés autour d’un torse, jambes et pieds de part et d’autre de la queue de la colombe.
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Le père Philippe Boissé, curé de la paroisse de st Maximin, propose une comparaison avec le masque Kanaga, emblématique du pays Dogon au Mali. (2011) Il représente l’oiseau mythique qui aurait amené la graine de l’arbre à palme, à l’origine de la vie. Les 2 petites figures en haut, le couple originel, la parte supérieure de la croix, le monde surnaturel, la partie inférieure le monde terrestre, à la base du masque la tête de l’oiseau. Cocteau s’intéressait beaucoup aux arts premiers, collectionnait des sculptures non seulement pour le côté esthétique mais aussi ethnographique. Il a apporté un soutien financier à des expéditions ethnologiques en Afrique noire.
Vitrail latéral droit.
La base semble représenter la rotation des éléments, des astres en mouvements : la genèse, puis le jour et la nuit, de plus en plus de lumière vers la partie haute.
Un visage mystérieux aux yeux étirés et à la bouche ronde semble étonné.
Ce vitrail est le premier à avoir été posé.
Côté droit, le vitrail suivant, montre une végétation exubérante, germination, feuillages touffus, des bouquets montés évoquant les rites égyptiens, des formes géométriques, des points rouges, la lumière du soleil tout en haut ?
La dernière baie côté droit est entièrement couvertes d’arabesques qui serpentent, s’entrelacent, est-ce en référence au labyrinthe ?
Coté latéral gauche, la 1ère baie semble représenter, avec un tronc central, un arbre de vie. A la base, un papillon au ailes ouvertes. Des masques, des formes évoquant les civilisations précolombiennes d’Amérique du sud. D’un triangle au centre jaillit une fleur, qui se transforme et s’épanouit au dernier niveau, la fleur d’hibiscus chère à Cocteau et pour lui symbole d’immortalité.
Dans le vitrail suivant à gauche, trois colombes planent, ailes étalées, la plus sombre en bas sous un arc. Le deuxième niveau évoque l’arche de Noé et la colombe au-dessus plus lumineuse, l’approche de la terre ? la dernière colombe tout en haut plane dans un espace lumineux.
La dernière baie à gauche est aussi constituée d’entrelacs aux douces couleurs bleues et rose. Avec son homologue à droite, elles encadrent joliment les vitraux du chœur.
A droite du chœur, transept partie sud, juste avant l’arc de la chapelle Gournay une verrière est composée de 3 lancettes. Dans la première un homme taureau, aux yeux rouges impressionnants (Minotaure ?) émerge d’une composition feuillue, un vase, ou même un calice ? Masque africain longiligne dans la lancette centrale tandis que dans celle de droite apparait un petit cavalier dans un massif feuillu de forme ovale, joue-t-il le rôle de psychopompe accompagnant solennellement l’âme d’un défunt ? (ombre noire ?). Au-dessus un autre masque taurin à cornes étonnant, coiffé d’un némès égyptien dont les pans retombent sur les épaules. Cocteau admirait Picasso et avait collaboré avec lui.
Vitraux de la chapelle sud, Eglise St Maximin, Metz.
Chapelle de Gournay.
La verrière située au-dessus de la porte de la sacristie est surmontée d’un étrange visage aux yeux de poissons. Ce quadrilobe ressemble aux têtes en feuilles du modèle gothique rémois, (vu à la cathédrale). Dans la lancette de droite, peut-être l’arbre de Jessé, aux racines visibles, qui s’enfonceraient dans le corps allongé de Jessé ? (vu à Sillegny) et au bourgeon terminal.
Feuillages, visages, masques, yeux énigmatiques, chacun peut laisser libre cours à son imaginaire selon le souhait de l’artiste poète.
Sur le mur sud de la chapelle, 3 baies encadrent l’enfeu du tombeau disparu. Une inquiétante araignée est visible au bas de la lancette droite de la 1ere verrière tandis qu’au-dessus peut-être une mante religieuse qui dévore son mâle après l’accouplement et redonne vie, ou pourquoi pas la silhouette d’une danseuse à la robe bariolée, bras levés ?...
Sur le vitrail central, des bouquets montés, à droite une fleur d’hibiscus protégée par des mains, différentes portes se superposent, un masque bleu-vert dans lequel est implanté un calice surmonté d’une hostie ? … ou serait-ce Demeter, la déesse de l’agriculture régissant le cycle des saisons ?
Chapelle de Gournay.
La dernière verrière fait référence au Testament d’Orphée, film de Cocteau (1960) où il incarne lui-même le rôle du poète qui meurt et ressuscite et introduit la notion de « phénixologie », possibilité de renaître de ses cendres. Il se promène à travers le temps et croise sur sa route ses anciennes créations, créatures mythologiques ou imaginaires. Il porte en guise de talisman, une fleur d’hibiscus. L’homme cheval, belle crinière et longue queue mais vêtement d’arlequin a un corps d’homme (alors que le centaure, autre être hybride possède un corps de cheval à tête d’homme). Il fait allégeance à la déesse Minerve casquée, munie d’une lance et d’un bouclier, vêtement africain, debout sur ce qui ressemble à un caducée mais la tête des serpents se dirige vers le bas. Minerve avec sa lance tue le poète qui renait les yeux irradiés. Au-dessus de l’homme-cheval, une araignée tisse sa toile. Dans la mythologie grecque, elle est associée à Athéna (Minerve) qui a transformée sa rivale, la jeune Arachnée, talentueuse brodeuse, en araignée qui tisse sa toile.
A l’extrémité nord du transept, sur le mur d’entrée de la petite chapelle des fonds baptismaux une baie aux couleurs rose, mauve et bleus.
A gauche, une créature s’échappe de la fleur, tige florale à la main, bracelets sur le bras, vêtue de pétales de fleur. Encore des masques dans la lancette centrale, un homme-taureau au décor égyptien rappelle le minotaure. Il est surmonté d’un masque félin à la crinière abondante qui n’est pas sans évoquer la Bête dans le célèbre film de Cocteau La Belle et la Bête. Elle se transformera en prince charmant pour la Belle. A droite, trois splendides roses nouées par des rubans. La rose, symbole d’éternité, de régénération, et aussi justement élément déclencheur du terrible pacte dans le film.
D’autres voient en la créature issue d’une fleur la renaissance de Hyacinthe. Aimé par Apollon dans la mythologie et tué par le retour d’un disque, il est métamorphosé en fleur.
M. Christian Schmitt, auteur de Mon ami Jean, est venu nous rejoindre et nous ouvre la petite chapelle. Il a réalisé un film-documentaire « Je décalque l’invisible » et nous présente une vidéo intéressante sur l’homme aux bras levés, geste traditionnel dans de nombreuses cultures qui signifie « j’ai atteint le ciel, je suis immortel ».
Les deux petites baies au fond de la chapelle laissent deviner des visages. Dans la première, deux têtes sont baissées tandis que dans la seconde deux profils sont face à face sous un soleil (serait-ce ses amis Jean Marais et Edouard Dermitt ?). Ils surmontent un autoportrait de Cocteau coiffé du bicorne de l’académicien qu’il était devenu en 1955, et dont le vêtement rappelle aussi son cher arlequin. Ses yeux énigmatiques nous fixent, il est là, immortel !
Cocteau n’a pas eu le temps de prévoir les vitraux de la nef. Optant pour la simplicité, le maitre verrier munira les fenêtres de simples losanges pastel bleus et roses, s’harmonisant parfaitement aux entrelacs du maître. Il y ajoute des étoiles, fidèle au dessin que Cocteau utilisait dans sa signature.
Inspirés du cubisme, du surréalisme, les dessins simplifiés sont terriblement expressifs, les couleurs harmonieuses douces et dynamiques à la fois. Par le biais des civilisations anciennes, de la mythologie, des contes, … il célèbre la mort et la renaissance, l’immortalité. Ces magnifiques vitraux nous laissent perplexes par toutes les interprétations possibles. Ils donnent envie de revenir prendre le temps se plonger dans les univers multiples du poète-esthète par un jour ensoleillé.
Judicieuse suggestion de Marie-Laure, nous prolongeons la visite par l’exposition présentée à la porte des Allemands tout près de St Maximin. Organisée par le service du patrimoine de la ville de Metz, la première salle donne un aperçu de ses talents de dessinateur et de la constellation d’artistes contemporains qui rayonnait autour de lui.
Il avait écrit le texte du ballet Parade pour Diaghilev, musique d’Éric Satie, décors de Picasso. Il fréquentait des écrivains : Proust, Colette, J Genet…, des peintres : Duchamp, Buffet, … dans d’autres domaines : Coco Chanel, C. Trénet, E. Piaf, … sans oublier l’aide de son mécène F. Weisweiller. Il eut plusieurs liaisons sentimentales dont celle avec le comédien Jean Marais jusqu’en 1947 puis il partagea sa vie avec Edouard Dermit.
La deuxième salle expose justement des photos, lettres sur cette étonnante rencontre avec celui qui sera son dernier compagnon et deviendra son fils adoptif. Mineur de fer à Bouligny en Meuse, le jeune homme fasciné par la peinture, rencontre Cocteau au cours d’une visite de galerie à Paris en 1947. D’abord engagé comme jardinier, il participe aux activités artistiques puis « Doudou » entre dans la vie de Cocteau qui l’encourage à devenir « peintre du lundi et non du dimanche ». Il a poursuivi l’œuvre de Cocteau et repose auprès de lui à Milly la forêt. Après la mort de Cocteau, il s’est marié, et a eu deux enfants Jean et Orphée.
Cette salle présente aussi les coulisses de Pelléas et Melissandre, pièce créée pour l’Opéra-théâtre de Metz (1960-62), musique de C. Debussy. Cocteau a dessiné les décors. La chaise d’Arkel, fabriquée plus tard par le ferronnier J.P. Hugon d’après le dessin de Cocteau, en 2 exemplaires pour J.Griesemer, assistant de Cocteau et pour C. Schmitt.
La dernière partie présente la maquette à l’échelle du vitrail central de l’abside à st Maximin, carton réalisé par J. Dedieu. Après la mort de Cocteau, c’est J. Dedieu, Edouard Dermit et Michel Brière qui ont œuvré pour terminer les vitraux à partir des ébauches de l’artiste.
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Maquette de la baie centrale des vitraux de l’abside de st Maximin, sur panneau isorel. Dessins préparatoires, feutre sur papier. 1961-63.
Visite passionnante, un grand merci à Marie-Laure pour sa disponibilité malgré les conditions un peu difficiles.
Prochaines rencontres avec LesArts57 :
L'exposition "LACAN : quand l'art rencontre la psychanalyse" au Centre Pompidou-Metz. (Complet).
« LES EXPOSITIONS IMPRESSIONNISTES A PARIS, 1874-1886 » présentée par Catherine BOURDIEU,
Le 8 février, 20 h, Centre Social Robert Henry à Longeville les Metz.