
14 h, vendredi 3 août, 27 personnes étaient au rendez-vous organisé par Les Arts 57 pour une passionnante exposition mettant en lumière 40 couples d’artistes représentatifs de tous les champs de la création : peintres, sculpteurs, photographes, designers, architectes, danseurs, musiciens… entre 1900 et 1950. Qu’ils soient officiels ou confidentiels, exclusifs ou harmonieux, ces couples mythiques s’influencent mutuellement et enrichissent leur processus de création.

Lavinia Schulz et Walter Holdt.
Histoire d’amour éclair entre 1920 et 1925 entre une danseuse costumière avant-gardiste et créatrice de génie et un danseur talentueux. Les costumes de scène fabriqués avec des objets et matériaux de récupération créent un univers de personnages colorés, masqués, inspirés de fables nordiques, et évoquent des animaux, insectes fantastiques … Très célèbres en Allemagne, mais détresse financière, relations conflictuelles, et dépression les mènent à une fin tragique : elle tue son mari puis se suicide en 1925.
Toboggan Frau, 1923, Costume présenté sur un mannequin de 1,67 m. Hambourg Museum.

Jean Arp et Sophie Taeuber- Arp.
Ils se rencontrent à Zurich en 1915 au cours d’une exposition où Jean a réalisé des œuvres textiles qui étonnent et impressionnent Sophie. Dans les tapisseries réalisées ensemble, elle donne les formes géométriques, le quadrillage sous-jacent tandis qu’il y met des formes souples, plus organiques.
Jean Arp et Sophie Taeuber-Arp, Symétrie pathétique, 1916 - 1917
Ils se représentent l’un, l’autre : elle sculpte des têtes dada en forme d’œuf, porte chapeau en bois, il la peint, danseuse au cabaret Voltaire. Professeur d’art, elle dansait masquée pour garder son anonymat.


En 1920, à Strasbourg, Sophie Taeuber-Arp reçoit une commande pour la réalisation des Salons de l’Aubette des frères Horn, qui souhaitent construire un complexe de loisirs pour leur ville. Devant l’ampleur du chantier, elle propose à Jean d’y travailler avec elle, et ils invitent leur ami Theo van Doesburg à se joindre à eux. Chacun réalise un certain nombre de pièces de cette œuvre d’art totale. Sophie Taeuber-Arp prend notamment en charge la décoration du bar.
Le bonheur de ce couple harmonieux prend fin en 1943, alors qu’ils s’apprêtaient à se rendre aux États- Unis, elle meut asphyxiée en Suisse. Éploré, il s’enferme dans un monastère et ne revient que par l’écriture, lui dédiant de touchants poèmes. Puis, il recrée des œuvres communes qu’il invente à partir de celles de Sophie afin de continuer à faire vivre son œuvre.
Jean Badovici et Eileen Gray.
Au début des années 1920, Eileen Gray, artiste et designer irlandaise, figure majeure de l’Art déco, vient d’ouvrir une galerie Faubourg Saint-Honoré, à Paris. Avec Jean Badovici, jeune architecte, ils créent ensemble dans la baie de Roquebrune-Cap-Martin, la villa E 1027, (combinaison de leurs noms et prénoms mêlés)

Maison dressée sur pilotis avec une toiture terrasse, larges baies coulissantes, fenêtres en bandeau. (Inspirée par leur ami Le Corbusier). Meublée par Eileen dans un esprit croisière et pratique : table pliante, structures tubulaires permettant d’être déplacés aisément, piètement latéral, un seul accoudoir au fauteuil laissant le bras plus libre, les tissus remplacent le cuir…
Robert et Sonia Delaunay.
“ En se réveillant, les Delaunay parlent peinture.” « Apollinaire n’exagérait pas… », commente Sonia Delaunay dans ses mémoires «… c’était vrai…. Nous nous sommes aimés dans l’art… La passion de peindre a été notre lien principal. Cela se confondait avec l’amour de la vie. » Coup de foudre dès leur rencontre en 1907 chez Wilhelm Uhde, marchand et collectionneur allemand qui avait épousé Sonia pour sauver les apparences. lls se marient, ont un fils Charles (1911).
Belle histoire et osmose dans la création, Robert est proche des Fauves, ils avancent ensemble dans la recherche des contrastes de couleurs, des rythmes lumineux, de l’étude de la lumière du soleil, de la persistance rétinienne…
Alors que Robert se consacre principalement à la théorie et à la peinture, Sonia étend ses recherches picturales à son environnement : objets, tissus, reliures de livres, textes poétiques et costumes... Elle ouvre sa première boutique de mode et d’aménagement intérieur dont l’activité assure la subsistance du ménage. En 1924, Sonia inaugure l’atelier simultané, entreprise moderne dédiée à la création textile et vestimentaire mais ferme ses portes en 1929 (krach boursier). Elle collabore avec Metz & Co, grand magasin établi à Amsterdam par des émigrés messins, Joseph et Hendrik de Leeuw, qui commercialise de nombreux motifs. Collaboration idéale : désireux de respecter les couleurs, les contrastes de la créatrice, Leeuw transforme le produit final en œuvre d’art ! Ses croquis, dessins et aquarelles inspirent aussi son mari gommant ainsi la hiérarchie dans les arts.
Robert Delaunay, Rythmes, 1934. Echantillons de tissu pour foulard, dessin 903, 1929, soie et crêpe de Chine. Cinq échantillons de tissu, dessin 1044, 1931, coton Georgette.
Aino et Alvar Aalto.
Vitrine consacrée au couple d’architectes designer finlandais. Emulation intellectuelle et artistique, lignes organiques, résolument modernes. En décembre 1935, ils créent l’entreprise Artek : volonté d’associer art et technologie et de concevoir un mobilier de qualité, durable, aux lignes simples et chaleureuses. Paravent en contreplaqué collé puis cintré dans une étuve chaude, sangles de bois de bouleau tissé pour la chaise longue, tabouret souvent copié depuis. En 1936, leur premier magasin est conçu par Aino comme un véritable showroom : grandes vitrines ingénieusement éclairées pour mettre en scène toutes les gammes de mobilier et de vaisselle Artek, plantes vertes, table mise, concept très novateur pour l’époque.
Frida Kahlo et Diego Rivera.
Lui, peintre muraliste très connu au Mexique, elle, célèbre pour ses autoportraits touchants, puise l’inspiration dans son expérience personnelle, tourmentée à la suite d’un accident. Mais tous deux militent pour un art populaire et une exaltation de la culture mexicaine.
Cubes inégaux possédant chacun leur entrée mais reliés par une passerelle, ce double atelier commandé par Diego est à l’image de ce couple passionné que tout oppose. Le couple est fusionnel mais souvent déchiré, il y vit de façon discontinue entre 1933 et 1939, Diego créant et recevant ses nombreuses conquêtes dans le grand atelier rose fermant l’accès de celui occupé par Frida.
Frida peignant sous le regard de Diego, 1940, cliché B. Silberstein.Frida Kahlo, « The Frame » (« Le Cadre ») 1938, huile sur alu, sous verre et bois peint. Seule œuvre de Frida Khalo présente en Europe.
Leonora Carrington, Max Ernst.
Leonora rencontre Max Ernst en Angleterre, elle connait ses toiles, elle a 19 ans, lui déjà marié en a 45. Ils s’installent à Saint-Martin-d’Ardèche. (1938-1940). Tous deux révèlent leur passion commune pour les légendes, les mondes merveilleux et ésotériques, les créatures hybrides, fantastiques … : sphinx, sirène, oiseau, fantôme, femme cheval recouvrent murs, portes…
Leonora Carrington, Max Ernst, La rencontre, 1939.
L’animal totem de Max Ernst est l’oiseau tandis que celui de Leonora est le cheval, signe de fougue, de liberté mais aussi de transformation et de libération dans la mythologie celtique. La fascination de Leonora pour les contes et le roman gothique anglo-saxons fusionne avec l’univers germanique, surréaliste et mythologique de Max. Chacun apporte sa culture littéraire et artistique à l’autre. Cet univers en ébullition prend malheureusement fin avec les incarcérations répétées d’Ernst en tant que citoyen allemand. Isolée, elle perd pied et fuit en Espagne, puis se réfugiera à New-York.

Max Ernst, La Toilette de la mariée, 1940.
Une somptueuse mariée à tête de chouette, entourée d’une chimère et d’un héron à la lance agressive repousse une autre femme tournée vers l’arrière. Jeu de perspective…, A l’arrière-plan, l’état antérieur du tableau, (lorsque Leonora était encore présente), influence du contexte de la guerre ? évolution de sa situation personnelle ?...
Dorothéa Tanning, Max Ernst.
Max Ernst se réfugie aux Etats Unis grâce à Peggy Guggenheim, qu’il épouse en 1942. Celle-ci prépare une exposition de peinture, « Thirty Women», (30 femmes). Peggy avait eu la bonne idée de demander à Max de prospecter dans les ateliers de Manhattan pour son exposition. Quand il découvre Birthday, autoportrait surréaliste de Dorothéa Tanning, il en reste médusé. Il quitte Peggy, s’installe avec Dorothea à Sedona en Arizona, au cœur du désert, où les cultures indiennes influencent les deux artistes. Peggy Guggenheim en garda rancune et disait à propos de ces Thirty Women, « il y a une peintre de trop! ».
Dorothéa Tanning , A Very Happy Picture, 1947. (Un tableau très heureux).
Atmosphère de départ en voyage, un couple (jeunes mariés ?) fusionne dans une tempête qui fragmente l’espace et les aspire vers une destination inconnue.

Max Ernst, Capricorne, 1948.
Majestueuse sculpture composite, peut-être référence à leur relation née au cours d’une partie d’échecs, figure du Roi jouant avec la reine, gardiens protecteurs de leur demeure. Réalisés avec les restes du chantier de leur maison et des objets utilitaires, des êtres hybrides entre humain et animal voient ainsi le jour: sirène, taureau, poisson,…
Dorothea Tanning, peintre, muse, forme avec Max Ernst pendant 34 ans, «le couple le plus extraordinaire du surréalisme ». Désert et arts amérindiens s’insèrent dans leur univers. Art et vie se mêlent à l’intérieur et autour de leur maison.
Dora Maar et Pablo Picasso.
Photographe déjà réputée à Paris, Dora Maar réalise des images intrigantes, à la frontière du rêve et de la réalité, lorsqu’à l’automne 1935, elle rencontre Pablo Picasso. Indépendante, elle est proche des surréalistes. Ils se photographient mutuellement et elle devient sa muse, prend des clichés du travail de Picasso sur Guernica.
Anonyme. Portrait de Dora Maar de trois quarts, Paris, 1935.
Dora Maar, Portrait de Picasso, 1935-36.
Petit à petit, il prend l’ascendant sur elle. Dora Maar abandonne progressivement la photographie, encouragée par Picasso, elle sacrifie délibérément son talent au profit d’une peinture qui ne peut rivaliser avec celle du « maitre ». Alors que leur relation se dégrade, le peintre continue à multiplier les portraits de son modèle, s’emparant de son image jusqu’à la dislocation, en écho à la destruction progressive de sa personnalité et à l’effondrement du monde en guerre qui l’entoure. Elle devient l’incarnation de l’Espagne qui souffre dans la «Femme qui pleure » dont les yeux sont des coupelles qui se renversent. Consciente de cette emprise, elle photographie les portraits rassemblés dans l’atelier et lui offre la chaise, sur laquelle elle a si souvent posé, en cadeau de séparation.

Ces couples d’artistes, où art et vie fusionnent, terreau propice à la création, ont largement contribué à l’évolution de la pensée et des mœurs en particulier du rôle de la femme.
Passée bien trop vite, cette heure de visite, il restait de nombreux autres couples eux aussi très intéressants, à ne pas manquer … L’exposition « Couples modernes » sera installée à Londres au Barbican Centre, du 10 octobre 2018 au 27 janvier 2019.
Prochaine rencontre avec Les Arts 57 :
Lundi 1 octobre à 20 h à SAULNY, Salle Muller (salle polyvalente),
« Regards sur Gustav KLIMT »
Conférence présentée par Christophe RODERMANN
Participation : 3 euros pour adhérents et étudiants ; 5 euros pour non-adhérents
Réservation souhaitée par mail ou par tél :
lesarts57@hotmail.fr ou tél. 03 87 32 05 03 - 06 84 35 19 96