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William Turner : Grenoble vue depuis la rivière Drac avec le Mont-Blanc à l’horizon : vers 1802 ; 36,2 x 64,1 cm ; Londres, Tate Collection.
Innovation intéressante et sympathique, Les Arts 57 avaient convié leurs adhérents à un diner-conférence. Privatisée pour l’occasion, l’Auberge de Lorry ne pouvait accueillir que 23 personnes dans cette formule. Service soigné, pendant un apéritif à la carte, grignotant des petits feuilletés « maison », Catherine Bourdieu nous faisait voyager et nous surprenait avec des artistes inattendus.
Voyages plus nombreux et plus fréquents qu’on ne l’imagine, au XIXe siècle, l’itinérance des artistes existe depuis longtemps : soit des déplacements pour assurer leurs commandes soit des voyages d’étude (ceux qui nous intéressent). Il faut distinguer ces excursions pendant lesquelles les artistes explorent un territoire, des séances de peinture en extérieur systématisées par le groupe de Barbizon et repris par certains impressionnistes. Dans le cas de la peinture en extérieur, le matériel est plus encombrant même s’il s’est amélioré, grâce à l’invention de la peinture en tubes ; il faut un chevalet, un tabouret, la boite de couleurs et des toiles. Les artistes voyageurs pratiquent l’excursion dans des sites difficiles : le matériel doit être le plus léger possible ; un carnet de croquis, une mine de plomb, une sanguine, l’aquarelle (exécutée sur place ou plus tard).
L’engouement pour les montagnes comme supports d’études et de recherches picturales, est formulé très clairement par le paysagiste Pierre-Henri de Valenciennes (Toulouse, 1750-Paris, 1819), peintre paysagiste reconnu, dans le traité de perspective, publié en 1800.
W.Turner : Grenoble vue depuis l’Isère, à gauche la Bastille, à droite le vieux pont : 1802 ; craie, gouache, graphite ; 21,5 x 28,2 cm ; Londres, Tate Collection. Le Pic de l’Oeillette, les gorges du Guiers Mort, vue en direction de Saint-Laurent du Pont : 1802 ; aquarelle ; 56,5 x 72,8 cm ; Londres, Tate Collection.
1 – Alpes.
William Turner (1775-1861).
1802, Turner se rend en Italie pour la première fois et traverse les Alpes, il y retournera plusieurs fois. 300 carnets et 30 000 esquisses et aquarelles sont conservés à la Tate Gallery

Conditions de voyage parfois difficiles, dans une lettre à un ami : « […] la neige a commencé de tomber à Foligno (près de Pérouse, Ombrie, Italie centrale ) […] nous avons traversé le mont Cenis en traîneau, bivouaqué dans la neige sur le mont Tarare […] forcés de marcher dans de la neige fraîche jusqu’aux genoux […] De Foligno à une trentaine de km de Paris, je n’ai jamais vu la route, seulement et encore de la neige ! (Lettre à C.L. Eastlake, Londres,16 février 1829).
Vallée d’Aoste : tempête de neige, tempête et avalanche : 1836-1837 ; 92,2 x 123 cm ; The Art Institute of Chicago.

Le petit pont du Diable : aquarelle sur papier ; 18,4 x 26 cm ; Londres, Tate Collection.
Dans « le pic de l’Œillette », une monture apparait, dans « la vallée d’Aoste », un campement et la force des éléments ! … Mais le sujet principal est toujours la montagne. Une carcasse dans « le pont du diable », aspect documentaire de l’arche vertigineuse et des souches qui existent ou pas ?

Le lac de Lucerne, vue sur Fluelen : vers 1841 ; aquarelle ; 22,3 x 28,3 cm ; Londres, Courtauld Gallery.
Grande maitrise, les anglais sont des spécialistes reconnus de l’aquarelle, Les éléments sont fondus, les plages colorées à peine identifiables, la couleur crée la forme. Certaines évoquent même de l’abstraction.
Vue des hauteurs de Lausanne sur le lac Léman et la dent d’Oche. Le Rigi bleu, à l’aube : 1842 ; aquarelle ; 29,7 x 45 cm ; Londres, Tate Collection. Coucher du soleil depuis le sommet du Rigi : 71,1 x 96,5 cm ; Londres, Tate Collection. Col du Saint-Gothard, le pont du Diable : aquarelle ; 23,2 x 28,9 cm ; Edimbourg.
Les Alpes et son travail dans la montagne furent, pour Turner, de nouvelles sources de création qu’il transposa ensuite dans sa peinture.
Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc (1814-1879).
Autre grand voyageur durant toute sa vie, itinérant pour ses chantiers partout. En 1836, voyage en Italie de 18 mois. En 1838, collabore aux Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France du baron Taylor : 1820-1878 en 24 volumes !
Val Ferret (Suisse). Glacier de Saleinaz, dans le massif du Mont-Blanc : aquarelle, crayon, gouache ; 31,2 x 70,3 cm.
1868 : premières excursions dans le massif du Mont-Blanc ; chutant dans une crevasse, il manque de se tuer en 1870. Il publie : Le Massif du Mont Blanc Étude sur sa constitution géodésique et géologique sur ses transformations et sur l'état ancien et moderne de ses glaciers, Paris, J. Baudry, 1876. [géodésie : mesure de la taille et de la forme de la terre]. Architecte, la géométrie et la perspective l’intéressent.
Système rhomboédrique du Mont-Blanc : dessin à l’encre ; [rhomboèdre : polyèdre à trois dimensions dont les faces sont des losanges].
Ses dessins, aquarelles ont une valeur documentaire fidèle, réaliste. Des annotations renseignent sur les lieux, les dates… tous ces documents sont conservés à Charenton-le-Pont, (Val de Marne) à la Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine.
Paysage du massif de la Jungfrau : 6 avril 1811 ; mine de plomb ; 14,4 x 22,4 cm. Route du Saint-Gothard : 6 septembre 1860 ; mine de plomb ; 9 x 14 cm. Hospice du Saint-Gothard : 8 septembre 1861 ; 9 x 14 cm.


Projet de décor alpin imaginaire pour les peintures murales du grand atelier de la Villa La Vedette (avec emplacement prévu des portes et de la cheminée) : aquarelle, rehauts de gouache ; 123,5 x 27 cm. Il pourrait s'agir de la face sud du Mont-Blanc, au voisinage d'Entrèves.

A Lausanne, maison de l’artiste, construite en 1874-1876 ; atelier et habitation ; photographie de l’Intérieur de la grande salle.
Autres peintres voyageurs célèbres :
Camille Corot (1796-1875), lac de garde : montagnes, eau, végétation reconnaissable, éclairage du soleil, édicule marial, scène de genre anecdotique.
Gustave Courbet (1819-1877), peintre réaliste, touche libre sans contours : le pinceau, la neige créent la forme.
Gustave Eiffel, Théodore Rousseau (1812-1867), école de Barbizon, Felix Vallotton (1865-1925) peintre graveur et illustrateur, impressionniste et nabi.
Camille Corot, Paysage près de Riva sur le lac de Garde : 1835 ; Munich, Gustave Courbet, Paysage d’hiver : 1876 ; 73,5 x 101 cm ; Hambourg, Kunsthalle. Gustave Eiffel, Paysage montagneux, entrée de la vallée du Rhône, vue prise de la station de chemin de fer de Glion : 1885 ; aquarelle ; 6,1 x 10,3 cm ; Orsay. Théodore Rousseau : Vue de Salève, près de Genève : 1834 ; 39 x 62 cm ; The Art Institute of Chicago. Paysage suisse, Munich. Félix Vallotton : La Jungfrau : 1892 ; gravure sur bois ; 14,5 x 25,5 cm ; BNF.
2 – Pyrénées.
Au sujet des Pyrénées, Pierre-Henri de Valenciennes écrit dans son traité de perspective : « il faut avoir vu l’Italie, la Suisse, les Pyrénées et d’autres pays romantiques qui développent le génie, forment le goût et donnent un caractère grandiose et flatteur aux productions d’un artiste ». Paysagiste accompli, premier à affirmer au XIXème, l’importance du paysage pur, il parvient même à faire créer le prix de Rome du paysage (jusque-là considéré comme genre mineur)!
Viollet-le-Duc : (du 4 mai - 15 septembre 1833), avec le compositeur Emile Millet (1813-1882), ils traversent à pieds toute la chaîne des Pyrénées ; et rapporte de ce voyage plus de 175 aquarelles, conservées à Charenton-le-Pont.
Le Pic du Midi d’Ossau vue de Bious-Artigues : 24 juin 1833 ; aquarelle ; 25,4 x 33,7 cm ; Cirque de Gavarnie (vue prise à son entrée) : 18 juillet 1833 ; aquarelle ; 24,2 x 32,4 cm ; Entrée de la vallée de Cauterets : juillet 1833 ; aquarelle ; 26 x 17 cm ; Vue du fond de la vallée d’Azun prise de la montagne de Pourges. Hautes Pyrénées : 11 juillet 1833 ; 20,5 x 27,3 cm ; Vue du Pic de Bigorre prise des cabanes de Tramezaygues : 17 août 1833 ; aquarelle ; 23 x 29,4 cm ; Excursion par un brouillard humide : mine de plomb ; 10,5 x 15,5 cm. Situé à Bagnères-de-Luchon dans la légende.
Eugène Delacroix, (1798-1863).
1845, le peintre est fatigué, son médecin lui conseille d’aller « prendre les eaux » expression qui signifie aujourd’hui faire une cure. Déjà très célèbre grâce à "La Liberté guidant le peuple" 1831. Des chantiers importants sont en cours : les peintures des plafonds de 2 bibliothèques, celle de l’Assemblée nationale (chambre des députés et palais Bourbon) et celle du Sénat (palais du Luxembourg) ; la "Pietà " à l'église St-Denis du St-Sacrement (rue de Turenne, 3e arr. (1844).

Il se rend dans une station thermale des Pyrénées alors très fréquentée, à la mode, les Eaux-Bonnes dans la vallée d’Ossau (Béarn ; au-dessous de Pau), où coulent des sources d’eau chaudes bénéfiques pour voies respiratoires et rhumatismes en juillet-août 1845.

Site d’abord occupé au XVIe siècle par un hôpital militaire construit sous François Ier pour soigner les Béarnais blessés à la bataille de Pavie en 1525. Petite ville fondée au XVIIIe siècle près d’une source thermale et d’une cascade. La véritable expansion de la ville thermale a lieu durant la 2e moitié du XIXe siècle, elle est traversée par plusieurs ruisseaux, le Valentin et la Sourde, que l’on retrouve dans les croquis de Delacroix.
Après la cure, excursions dans la vallée d’Ossau, il dessine sur un petit carnet à la mine de plomb ou au crayon ; puis complète à l’aquarelle qu’il a apprise au contact de peintres anglais ; étudie les sommets, les costumes et les habitants. Le voyage aux Pyrénées est un moment peu connu de la carrière de Delacroix. Dans une lettre envoyée à son ami Frédéric Villot (peintre, graveur) le 24 juillet 1845, il écrit : « Le pays est magnifique, c’est la montagne dans toute sa majesté. Il y a vraiment à chaque pas, à chaque détour de sentier des sites ravissants : ayez avec cela les pieds d’une chèvre pour escalader les montées, et vous avez la jouissance complète du pays ».
Chaînes de montagne dans la brune : Pyrénées : 1845 ; 19,5 x 25,3 cm ; Louvre.Le torrent du Valentin coulant entre des rochers : 1845 ; aquarelle, graphite ; 23 x 39,8 cm ; Louvre. Arbres près d’un torrent dans un paysage de haute montagne : 1845 ; aquarelle ; 23,1 x 34,2 cm ; Louvre. Paysage de montagnes avec un groupe de maisons : 1845 ; aquarelle ; 15,6 x 25,7 cm ; Louvre.Etude d’Ossaloise en costume traditionnel : 1845 ; aquarelle, graphite ; 11,5 x 19,4 cm ; Louvre. Montagnard des Pyrénées : 1845 ; mine de plomb ; 31,9 x 18,7 cm ; Louvre.
Delacroix a voyagé au cours de sa vie : séjour à Londres (1825) ; voyage au Maroc (1832 ; mission diplomatique), voyages en Belgique (1839 et 1850)… mais avant le séjour aux Eaux-Bonnes, la montagne n’existe pas dans ses tableaux ; par la suite, elle apparait dans quelques arrières plans et dans les décors.
D’autres peintres ont séjourné aux Eaux- Bonnes : Paul Huet, 1845, la même année que Delacroix, son ami de jeunesse. Rosa Bonheur, 1850, spécialiste de la peinture animalière….excursions à cheval et croquis, bien sûr…
Paul Huet Le cirque de Gavarnie : 1845 ; huile sur papier ; 27 x 36,5 cm ; Pau, MBA Rosa Bonheur, Berger des Pyrénées donnant du sel à ses moutons : 1864 ; huile sur toile ; 68 x 100 cm ; Chantilly, musée Condé Gustave Doré, son univers fantastique, mystérieux..Paul Gavarni, dessinateur, aquarelliste, lithographe, illustrateur, Paysage des Pyrénées : aquarelle ; 15,3 x 22,7 cm ; Orsay .

Eugène Isabey, La passerelle sur le Gave : 1856, huile sur toile ; 1,50 x 1,12 m ; Pau, MBA .
Peintre et lithographe romantique. Exprime son ressenti face au paysage chaotique, torrent menaçant, fragilité de la passerelle…
Ce voyage dans les montagnes, trop vite passé, nous a ouvert l’appétit. Commentaires, discussions,…Catherine remontre quelques œuvres particulièrement remarquables, certaines aquarelles ou croquis rapides considérés sans doute comme des exercices inachevés forcent l’admiration. Le carnet de Delacroix a été acquis par Le Louvre, il y a une dizaine d’années seulement !!! Soirée passionnante dans une ambiance très conviviale.
Prochaine rencontre avec Les Arts 57
Janvier 2018, visite guidée au Centre Pompidou Metz.