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C’est avec plaisir que les amis des Arts 57 se sont retrouvés Place Stanislas à Nancy, au musée des Beaux-Arts. Deux groupes de 28 et 26 personnes ont pu partager l‘enthousiasme de Mr Rodermann, guide conférencier, captivant son auditoire comme à chaque fois, à la découverte de cet artiste lorrain naturaliste aux talents multiples et fidèle à sa terre natale.
Emile Friant est né à Dieuze en 1863. La famille modeste s’installe à Nancy en 1872 après l’annexion de la Moselle. Très tôt, il dessine, à 11ans entre à l’école de dessin et peinture de Nancy située à l’Hôtel de Ville (qui accueille aussi le musée). Théodore Devilly, admirateur de Delacroix, incite ses élèves au travail d’après nature : copie de l’antique et d’après modèle vivant.
Remarqué dès l’âge de quinze ans pour sa « touche franche et vigoureuse », il se met en scène sans complaisance dans ses autoportraits : élève, il se vieillit et se représente déjà comme académicien élégant ! Les visages ont un rendu réaliste presque photographique. Déjà un artiste décidé, infatigable travailleur.
Etude pour La Cuisinière, 1887. Il réalise des portraits des membres de sa famille, de ses amis, retranscrit des instantanés de vie. Connaissant les personnes, ses toiles sont expressives, chaleureuses mais résultent d’un travail colossal de préparation. Il est difficile de quantifier sa production. Il travaille beaucoup le visage, les mains, mais dès que l’expression est saisie, peut laisser la toile inachevée, peut-on la considérer comme une œuvre ? | ![]() |
![]() | La Cuisinière. Peint en 1887, au retour d’un voyage en Belgique, Hollande, où il a apprécié les petites scènes d’intérieur des maîtres du Nord. Debout, de profil, devant une fenêtre qui s’ouvre sur la ville, Catherine, sa mère épluche des navets. La pose rappelle des œuvres de Vermeer. Grande minutie des détails. |
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1. Chasseurs à cheval dans une rue de Nancy. L’artiste observait-il de son appartement la rue Jeanne d’Arc ? 2. Porte Saint-George , vue extérieure . 1878. Première participation au salon de Nancy , il a 15 ans !
En 1879, à 16 ans, sous l’impulsion de son maître conscient de son talent, la ville de Nancy lui attribue une bourse lui permettant d’intégrer l’atelier d’Alexandre Cabanel à l’école des beaux-arts de Paris, enseignement plus académique tourné vers la préparation du Prix de Rome (le Graal des artistes).
1. Tancrède Bastet, Atelier Cabanel, 1883 - 2. Académie d’homme, debout, de dos au bâton.1880 - 3. Académie d’homme, debout, de face. 1880
Epreuve difficile, sujet imposé, 10 candidats retenus, chaque participant a 36h pour présenter une esquisse définitive qui, si elle est validée, ne peut plus être changée. Le lauréat, enfermé dans une loge aura alors 72 jours, pour traduire son dessin en peinture.
A 20 ans, en 1883, il est second au Grand Prix de Rome avec « Œdipe maudissant son fils Polynice ». Son travail est néanmoins remarqué et apprécié. Il expose régulièrement dans les salons parisiens et nancéens, acquière une certaine notoriété, une clientèle internationale, américaine et canadienne. A la faveur des prix et bourses obtenues lors de différents Salons, il voyage aux Pays-Bas, Angleterre, Italie Tunisie, Algérie, Espagne,… Curieux, observateur, il réalise de nombreux paysages, arpente les rues, croque des portraits sur le vif, tente des coloris et effets de lumière inédits …mais ne poursuit pas la voie orientaliste à son retour et préfère revenir à ses paysages familiers. Il gagne bien sa vie, et poursuit dans la voie académique pour le grand public, il connait la modernité contemporaine (impressionniste, cubiste...) mais ses propres recherches restent dans domaine intime.

Jolie reconstitution de son atelier où il est assis à gauche. Emile Friant, toujours reconnaissant à la ville de Nancy, fait don de nombreuses œuvres et de son fond d’atelier au musée. Participe activement à la vie culturelle locale, il représente volontiers ses amis, les personnalités de la vie artistique nancéenne ou parisienne par des dessins, gravures, gouache, aquarelle ou huile : Victor Prouvé, Emile Gallé, Ernest Bussière, les frères Coquelin comédiens et mécènes….
1. Le Sculpteur Ernest Bussière dans son atelier . 1884. - 2. Jeanniot peignant « la ligne de feu. 16 août 1870 ». 1886 Pierre Georges Janniot, peintre graveur parisien ami de Degas. Dérogeant aux règles académiques, il les représente de dos, impression d’instantané de pose.
A l’étage, magnifique surprise : la reconstitution du Salon des Indépendants est somptueuse ! avec l’authentique banquette de 1936 du musée de Nancy, restaurée et retapissée pour l’occasion. À l’époque l’accrochage était si dense du sol au plafond qu’il fallait trouver des subterfuges pour attirer l’œil du visiteur. (400 000 visiteurs par an).
« Les Amoureux », 1888, œuvre touchante, la plus appréciée. Sur la passerelle (métallique avec des boulons rivetés comme la tour Eiffel qui vient d’être construite !), le jeune homme, sans doute ouvrier dans la verrerie Daum, située sur les bords de Meurthe, fixe la demoiselle au regard pensif. L’idylle semble plutôt être la fin d’une belle histoire. L’étude préparatoire (1887) montre que les modèles sont venus poser séparément. Sentiments rendus à merveille, la peinture réaliste de Friant donne à voir un réel qui n’est pas la réalité, image construite qui peut tromper. Emile Friant n’aborde pas le réalisme avec naïveté, il y a toujours ambiguïté.
Les représentations du quotidien lui tiennent à cœur, il s’intéresse aux petites gens : « Le travail du lundi, 1884 », « Le Pain, 1894 », « le repas frugal » ,… les notions de travail, famille, dignité sont sous-jacentes ! il gomme les affres de la modernité : alcoolisme, prostitution en peignant des scènes plus touchantes, s’attachant à des portraits psychologiques attachants : « La discussion politique, 1889 » …

La Petite Barque, 1895.
moment de détente, intimité à l’abri des voiles, de la falaise, palette réduite : larges plages claires (voiles, costumes), camaïeu de bruns : impression de douceur, cependant la jeune femme tient le gouvernail, ambiguïté subtile. Sujet inspiré et composé à partir de plaques photographiques retrouvées récemment.

Les Canotiers de la Meurthe, 1887.
Grand sportif, appréciant particulièrement les sports nautiques, il réussit à rendre «… belle humeur, …où rayonnent insouciante jeunesse et joie de vivre… ». En réalité, les personnages (jeunes gens de bonne famille nancéenne, dont le futur directeur des magasins réunis, Louis Corbin, en chapeau de paille) sont venus poser individuellement dans son atelier. Sujet moderne, sol flou impressionniste, et aussi clin d’œil à la peinture académique, sujet religieux : 13 personnages, pain et vin au premier plan, tissu froissé (= linceul dans les conventions académiques). Ambiguïté omniprésente dans la peinture de Friant.
De ce genre longtemps considéré comme mineur, il en tire des œuvres grandioses, autant par les dimensions, que par l’émotion et le tragique qu’elles dégagent. « La Toussaint », 234 x 334 cm, médaille d’or à l’Exposition universelle de 1889, rituel familier du 2 novembre au cimetière de Préville. Toute la famille avance, impression de mouvement accentuée par la dernière jeune fille « coupée » qui arrive, procédé de cadrage très innovant, message d’entre-aide avec la fillette qui se détache pour donner sa pièce au mendiant connu dont le regard énigmatique interroge le spectateur … A 26 ans, Friant remporte un succès fulgurant et international avec cette toile reproduite de mille façons , cartes postales jusqu’en Russie, croquis journalistiques, caricatures ,… ( Friant lui-même la détournera en se représentant en académicien à la place de la petite fille sur le Pont des Arts à Paris).
Dans « la Douleur », 242x364 cm, réalisée en 1898, on retrouve une composition en diagonale, des triangles regroupant trois personnages chaque fois assurent un grand équilibre et rappelle sa formation académique.
Sensible aux débats de société de son temps, (affaire Dreyfus), assistant aux procès, réalisant des croquis des condamnés, il espère sensibiliser ses contemporains et les faire évoluer sur la peine de mort. Il peint « La Peine capitale » en 1908. L’œuvre originale est au Canada, une belle copie est présentée : saisissante, par son cadrage, elle nous place dans la peau du condamné qui n’entend même plus le prêtre, terrifié par ce qu’il voit ! La guillotine mais aussi cette foule malsaine, perchée sur les toits pour le spectacle, seuls les deux personnages essentiels sont représentés de façon réaliste, le reste par touches plus rapides semble mouvant, donnant plus de modernité à l'ensemble…
La Toussaint, 1889. - La Douleur , 1898. - La Peine capitale, 1908.

Dessin pour le programme de la soirée de gala du VII ème congrès de l’Union Nationale des Associations d’Etudiants.1914. Fusain. Avec beaucoup d’humour, il représente la statue du roi Stanislas descendant de son piédestal pour accueillir les délégations d’étudiants venus lui rendre hommage. |
Cette superbe exposition se termine par des œuvres poétiques et humoristiques d’artistes contemporains qui revisitent à leur manière l’œuvre de Friant :
Gilbert Coqalane : deux canards au plumage noir reprenant la marche vers le cimetière, chapeau fleuri et bouquet de chrysanthème.
Edwart Vignot reprend le thème du bouquet de Chrysanthèmes : 69 fleurs (= nombre d’années de vie de Friant), dont le cœur de chacune est constituée d’un fragment de la célèbre toile.
Sylvain Lang met en mouvement le cortège de la Toussaint, devant la toile de fond du cimetière sur l’écran, il fait défiler les comédiens, dans une épaisseur de silicone, « soulignant la touche plus impressionniste de la lumière que son réalisme photographique ».
Même s’il est resté fidèle à sa formation académique et ses valeurs naturalistes, les influences de ses contemporains sont perceptibles. Emile Friant a su moderniser ses sujets, les magnifier, les rendre intemporels, cette remarquable exposition rend un juste hommage à ce grand talent un peu oublié.
Prochaine rencontre avec Les Arts 57, le vendredi 13 janvier 2017,
visite guidée au centre Pompidou : « L’homme qui danse», Oskar Schlemmer
Inscription par mail "lesarts57@hotmail.fr "ou tel : 03 87 32 05 03