En ce vendredi pluvieux de St Nicolas, 46 personnes sont au rendez-vous pour la visite organisée par LesArts57. Les 2 groupes sont équipés de nouveaux audioguides fonctionnels. Cette exposition a nécessité 3 ans de préparation mais germait depuis longtemps dans l’esprit du commissaire Stéphane Ghislain Roussel, musicien et metteur en scène. Le parcours, conçu comme un labyrinthe, est pensé comme un grand opéra avec une ouverture et différents actes réservant des surprises…
En guise d’«ouverture », c’est l’impressionnant King Kong de 11m de haut, qui accueille les visiteurs dans le forum. 4 containers pour son transport, une grue pour l’installation, c’est le plus grand élément de décor d’opéra, créé pour l’Opéra Bastille en 2007. La cantatrice se tenait dans sa main. Conçu par Małgorzata Szczęśniak pour L’Affaire Makropoulos.
Le premier opéra est créé en Italie, à Mantoue, c’est l’Orfeo de Monteverdi, en 1607. Plus tard, en 1849, Richard Wagner considère l’opéra comme une œuvre d’art totale, le « Gesamtkunstwerk ». Grande importance des arts visuels : mise en scène, décors, costumes, lumières, … qu’il faut penser en même temps que musique et chant.

Natalia Gontcharova créé à la demande de Diaghilev, chef de file des Ballets russes, des décors et costumes pour Le Coq d’or, opéra-ballet de Rimsky- Korsakov donné au Palais Garnier en 1914. Ses costumes réalisent une synthèse entre l’art traditionnel russe et celui des peintres contemporains rencontrés à Montparnasse : Picasso, Matisse…. et en font une peinture mouvante sur scène.
Création spécialement commandée pour l’exposition.
Le coq se transforme pour venger son ami, des « plumes » gisent au sol.
Karen Sargsyan.
Le Coq d’or, métamorphose. 2019. Aluminium.
Pour l’opéra La Carrière d’un Roué d’Igor Stravinsky (1951), David Hochney réinvente les décors traditionnels de toiles peintes en s’inspirant des gravures de l’anglais William Hoggart (18ème s.). Le graphisme est poussé jusque dans les costumes et même le maquillage des acteurs, véritables tableaux vivants.
A Vienne, le rideau de fer (protection de la scène) est réalisé chaque année par un artiste différent, sélectionné par un jury. Suspense chaque année pour les spectateurs qui vont découvrir l’artiste-peintre mis à l’honneur.
L’exposition Opéra Monde célèbre aussi les 350 ans d’histoire de l’Opéra national de Paris, fondé en 1669. Après avoir occupé de multiples scènes, il s’installe au Palais Garnier en 1875, complété par l’Opéra Bastille en 1989 et rejoints en 2015 par la «3e Scène», plate-forme de création numérique.

La Flûte enchantée de Mozart (Vienne, 1791), ne cesse d’inspirer les metteurs en scène qui imaginent des versions différentes. Ingmar Bergman choisit de filmer les visages du public écoutant la musique, version cinématographique montrant l’universalité de l’émotion provoquée.


William Kentridge pense la scène comme un appareil photo, il y reproduit un théâtre baroque et sa machinerie, plans fixes en enfilade donnant l’illusion de la profondeur. Au fond de la scène, magnifiques projections de ses dessins.
Théâtre royal de la Monnaie, Bruxelles, 2005. La Flûte enchantée.
Quant à Oscar Kokoschka, il rythme les changements de scène par des effets lumineux, bleu et violet pour la reine de la nuit, du jaune au rouge pour une autre scène. Les changements de couleur donnent des ambiances différentes. La Flûte enchantée, Festival de Salzbourg, 1955.
A l’Opéra Bastille, en 2005, une « scénographie vidéo » monumentale de Bill Viola revisite Tristan und Isolde de Richard Wagner. Véritable tableau vivant sur un écran de 4 m de haut sans autre décor. La très forte tension transmise par l’image inversée lors de l’ascension d’Isolde est perceptible. Face à l’écran mais invisible pour le public, la diva, très perturbée, peine à chanter.
Cette installation «lumino-sonore» de James Turrell, déjouant la perspective, brouille nos repères. Construction en L , entrée par un sas sombre, atmosphère nébuleuse qui masque l’origine de la lumière…, quelle est la forme, la profondeur de la scène ? A Nanterre, le metteur en scène Pascal Dusapin fait appel à Turrel et son installation optique pour travailler ensemble, au théâtre des Amandiers, à la représentation de To Be Sung, 1994.
Le théâtre de Bayreuth a été spécialement conçu par Richard Wagner pour la représentation de ses œuvres. Réalisée par les frères Brückner, célèbres peintres-décorateurs, cette magnifique maquette est exposée seulement pour la 3ème fois. Végétation exotique et florale, foisonnement de couleurs, baroque. C’est dans cet opéra que Wagner fait éteindre les lumières de la salle pour la 1ère fois lors d’une représentation en 1882.
L’architecture des salles de spectacles, métamorphosée pour les besoins des représentations, questionne aussi les artistes. Le modèle du théâtre à l’italienne devient obsolète, l’opéra sort de son écrin et investit d’autres infrastructures.
L’architecte italien Renzo Piano conçoit une vaste coque en bois à l’intérieur de l’église San Lorenzo à Venise. Pareille à la caisse de résonnance d’un instrument de musique, elle plonge les spectateurs installés sur la scène au cœur de la musique comme à l’intérieur de l’instrument, tandis que les artistes jouent, disposés dans les étages.
Projetée lors de la réouverture de La Fenice à Venise en 2004 suite à l’incendie (1996), la vidéo de Grazia Taderi montre les 5 étages de loges et les imposants lustres vénitiens tournoyant inlassablement. Le titre Semper eadem (= toujours égale à elle-même ) évoque le phœnix qui renaît de ses cendres.
Grazia Toderi, Semper eadem, 2004 Projet spécial pour le théatre La Fenice de Venise : Projection vidéo en boucle, couleur, sonore, dimensions variables.
Cette œuvre d’art totale, née de la rencontre du metteur en scène Robert Wilson et du compositeur Philip Glass, en étroite collaboration avec les chorégraphes, danseurs, déroge à toutes les règles conventionnelles de l’opéra. Après avoir hésité entre plusieurs figures marquantes du XXe siècle – Charlie Chaplin, Hitler ou Gandhi – Wilson et Glass décident de choisir Albert Einstein. Ils inventent un opéra pour explorer les notions de temps et d' espace.
Le story-board dévoile le processus de création de Wilson, qui pense littéralement son spectacle en images, conférant à l’ombre et la lumière un rôle essentiel. Dessin après dessin, le temps se déploie. Dans un second temps, Glass compose au piano un portrait de chaque dessin. Ce flux de sons et d’images bouleverse notre perception de l’espace et du temps. Le portrait d’Einstein ainsi proposé par ces suggestions visuelles évoque sa réalité et son rêve.
Moïse et Aaron, Opéra Bastille, 2015. Thème religieux, Moïse reçoit la parole de Dieu et Aaron, ayant le don d’éloquence, la transmet au peuple juif. Echouant à convaincre de l’existence du dieu unique, il restaure les idoles. Romeo Castellucci, metteur en scène, scénographe, propose une série de tableaux surprenants : la voix de Dieu au travers d’un magnéto suspendu, un taureau évoquant le Veau d’Or amené sur la scène de Bastille !!! … Une vidéo montre comment il est apprivoisé, et pendant 6 mois, écoute la musique de Schönberg dans son enclos.
Créé pour l’Opéra de Paris, après 8 ans de travail, Olivier Messiaen choisit d’illustrer le cheminement spirituel de Saint François d’Assise. Le spectacle donné en 1983 au palais Garnier réalise la synthèse de ses expériences musicales et des chants d’oiseaux qu’il a répertoriés toute sa vie. Cet opéra est un modèle de synesthésie, c’est-à-dire le don de « mélanger les cinq sens » par exemple l’écoute d’une musique appelle immédiatement et visuellement des couleurs, le jaune, solaire peut être associé à de la trompette, le bleu, plus profond à de l’orgue… 4 à 6 % de la population serait synesthète. Une image peut faire aussi surgir l’odeur ou le goût d’un plat.
Invitée à réaliser la mise en scène de Norma de Bellini (1831), Kara Walker transpose l’intrigue de la Gaule occupée par les romains à un pays africain sous le joug européen. Un immense masque, décor magnifique occupe la scène de la Fenice en 2015.
En 1960, l’opéra de Luigi Nono, Intolérance 60, ayant pour sujet un émigrant italien confronté à l’intolérance et à la torture, déclenche des insultes à la Fenice de Venise. Au-delà de l’apparence d’un simple divertissement, l’opéra est aussi un lieu d’engagement.
Un village opéra est créé au Burkina Faso par Christoph Schlingensief. Entamée en 2009, cette réalisation en spirale s’étoffe peu à peu et rassemble aujourd’hui autour du théâtre initial, un centre de santé et une école. Le village opéra au cœur même de la vie devient, lentement, un lieu d’échanges et de dialogues des cultures, social et humaniste bien loin de l’opéra conventionnel.
Si la voix est l’objet de toutes les attentions à l’opéra, l’attitude figée des solistes n’est plus de mise. Des metteurs en scène venant du théâtre, du cinéma ou de l’univers de la danse ont fait évoluer le jeu d’acteur et la gestuelle du corps.
Maria Callas. Battle dans la salle des machines d'un bateau.
Karen Sarsyan, 2019.
Sculptures de papier fabriquées
pour Opéra Monde.
Vidéo imaginée par Clément Cogitore pour la 3ème scène, 2018. Les Indes galantes, Jean-Philippe Rameau.
Groupe de danseurs de Krump (dérivé du hip hop). Né après la répression dans les ghettos de Los Angeles, dans les années 90, corps à corps tribal et libérateur des performeurs.

L’opéra, autrefois réservé à une élite s’inspire de l’art de la rue, descend dans la brousse, s’empare des arts visuels, numériques, fait intervenir des artistes d’horizons différents, s’inscrit dans l’art et le monde contemporain, éveille les consciences tout en faisant rêver, les oreilles et les yeux grand ouverts.
Prochaine rencontre avec Les Arts 57 : Les Jardins de Versailles entre 1702 et 1704
Lundi 13 janvier à 20 h à Saulny, Salle Muller (salle polyvalente)
Conférence présentée par Monsieur Charles THIEBAUT
Participation : 3 euros pour adhérents et étudiants ; 5 euros pour non-adhérents
Réservation souhaitée par mail ou par tél :
lesarts57@hotmail.fr ou tél. 03 87 32 05 03 - 06 84 35 19 96