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6 mai 2022 5 06 /05 /mai /2022 17:30

Marcel Duchamp, Porte-Bouteilles, 1914.

Organisée par LesArts57, en partenariat avec l’association Echange & Culture de Longeville, la soirée du jeudi 28 avril a rassemblé une quarantaine de personnes, ravies de renouer avec le présentiel. Présentés par Laurent COMMAILLE, Maître de conférences en Histoire Contemporaine à l'Université de Lorraine, les scandales de l’art contemporain laissent souvent perplexes.

Le Bouquet de tulipes de Jeff Koons, 2019, près du grand Palais ou Dirty Corner d’Anish Kapoor, dite le " Vagin de la reine", installé à Versailles en 2015 ont créé la polémique. Certaines œuvres d’art contemporain choquent soit par ce qu’elles représentent, soit par le sens de leur démarche artistique, soit par le manque de travail artistique voire technique, soit par les prix exorbitants parfois atteints, ou leur financement par des institutions …

 

En 1914, Marcel Duchamp crée déjà la polémique en exposant un porte-bouteilles. Il récidive avec Fontaine en 1917, s’appropriant l’idée d’une Américaine. Vandalisée plusieurs fois, l’œuvre n’en prend que plus de valeur. Le mouvement Dada, plus marginal, choque aussi mais veut dénoncer l’absurdité de la guerre.

Marcel Duchamp, Fontaine, 1917.

Le Museum of Modern Art en 1929.

Dans les années 1920, Mme Abbe Rockefeller et deux de ses amies veulent créer un musée de l’art moderne américain. Malgré la prospérité, cette période est difficile : crispation sur les valeurs américaines, quotas d’immigrations, Ku Klux Klan… Le MoMa (Muséum of Modern Art) ouvre en novembre 1929 au moment de la Grande Dépression. Dans les années 1930, tandis que le stalinisme s’installe en URSS, le nazisme pourchasse les artistes « dégénérés ». De nombreux artistes fuient l’Europe, arrivent aux Etats -Unis. Le MoMa accueille les artistes européens d’avant-garde. Après la 2ème guerre, Nelson Rockefeller, fils d'Abbe et président du conseil d’administration du MoMa, joue un rôle fondamental en utilisant l’art dans le cadre de la guerre froide. En promouvant les avant-gardes européens, le MoMA devient l’épicentre du soft-power, manière douce de montrer le monde libre à l’URSS. Des expositions sont montées, les œuvres voyagent.

 

Léo Castelli joue aussi un rôle fondamental dans le développement de l’art contemporain. Né à Trieste en 1907, il ouvre une galerie à Paris en 1939, mais fuyant le nazisme, il s’installe à New York. Par ses liens avec le MoMa et la CIA, où il est conseiller, il a un rôle énorme dans la construction des réseaux avec les grandes salles de vente et les institutions culturelles… Il soutient les artistes d’avant-garde et devient le maitre d’œuvre de la promotion de l’art contemporain.

Léo Castelli en 1987.

 

Figure importante de l’expressionisme abstrait américain, Jackson Pollock (1912-1956) jette de la peinture industrielle sur les toiles posées au sol. Geste et démarche artistiques questionnent.

 Grâce à cette politique de soutien par la CIA, Nelson Rockefeller, et les associations culturelles, New York détrône Paris et devient la capitale de l’art moderne et contemporain.

Yves Klein, La spécialisation de la sensibilité à l’état de matière première en sensibilité picturale stabilisée. Exposition du vide, 1958.    ----   Anthropométrie, 1960.

Dans les années cinquante, la démarche artistique d’Yves Klein contourne le geste technique réalisé par l’artiste lui-même : l’œuvre devient idée.  Dans ses anthropométries, il met en scène, avec orchestre de chambre, la réalisation des empreintes des corps féminins enduits de peinture bleue. L’œuvre est aussi la performance. Il se lance dans des monochromes, conforté par son célèbre IKB, mis au point avec un chimiste de Rhône Poulenc en 1960. Il est obtenu par une concentration de pigments bleu outremer dans un acétate de vinyle qui permet de mieux capter la lumière.

Dans les années soixante, toutes sortes de démarches émergent. Piero Manzoni se réclame de l’héritage de Duchamp et d’Yves Klein. Il confectionne des boites contenant ses excréments. L’œuvre se compose de 90 boites identiques, censées contenir 30 g de matière fécale chacune. Il fixe même la valeur de ces boites à 30 g d’or. En 2015, une boite a été adjugée à 202 980 Euros chez Christie’s. Certaines boites ont connu des problèmes de fuite, ne laissant aucun doute sur leur contenu !

Piero Manzoni, Merda d’Artista, 1961.

Andy Warhol, Campbell’s Soup, 1962.

Andy Wharol désacralise aussi l’œuvre d’art en la rapprochant de l’œuvre industrielle. Il présente une série de 32 affiches de boites de soupe Campbell, elles paraissent identiques mais sont toutes différentes. Dessinateur publicitaire déjà en vogue à New York, son projet est refusé. Il est finalement, exposé à Los Angeles dans la galerie Ferus d’Irving Blum en 1962, au prix de 1000 dollars soit 31,25 dollars l’unité. En 2006, une boite a été vendue 11 276 000 dollars.

 

La sérigraphie, technique qui permet d'imprimer une composition en un nombre illimité, permet de multiplier les tirages à l’infini. 

Andy Warhol, Les deux Marilyn, 1962.

Autre mouvement né dans les années 60 : l’actionnisme viennois qui veut éveiller les consciences par l’atrocité et les souillures des corps. Hermann Nitsch (décédé en avril 2022), son principal représentant, puise son inspiration dans l’art religieux et le geste de Pollock, remplaçant peu à peu la peinture par le sang. Les performances sont souvent réalisées à base de sang, de cadavres animaux… Le corps performeur enchâssé dans celui d’un porc égorgé se mélangeant aux viscères et au sang de l’animal, des scènes de crucifixion … symbolisent les souillures du corps pour rejoindre l’aspect christique de sacrifice !!!

 Hermann Nitsch,  Aktion, 2005     –     Action de 24h, 1985   --    Andres Serrano, immersion, photo, 152x102, 1987.

Andres Serrano immerge un crucifix banal dans un récipient rempli de son urine et de son sang, puis le prend en photo. Immersion est censée dénoncer le consumérisme religieux aux Etats-Unis. L’œuvre a bénéficié du soutien du Fonds National pour les Arts américain, institution fédérale créée en 1964, prenant en partie le relais des financements passant par la CIA.

Paul Mc Carthy, Tree, 2014, Paris.

Paul Mc Carthy, artiste provocateur de renommée mondiale, né en 1945, fait reposer en grande partie son succès sur des œuvres créant le scandale. En 2014, il installe place Vendôme, une immense structure gonflable de 24m de haut. Ce prétendu sapin de Noël, à l’allure de sextoy, est vandalisé ajoutant une polémique au scandale. Provocation par l’œuvre elle-même puis polémique sur la destruction d’une œuvre d’art. La grande taille de ses œuvres ne les destine qu’à des institutions publiques.

 

Mc Carthy, Santa Claus, 2009.   ---  Complexe Pile, Hong Kong, 2013.

En 2015, Anish Kapoor, invité à monter une exposition à Versailles y installe six de ses œuvres. Dans le jardin, Dirty Corner surnommé le "Vagin de la reine", choque et est vandalisé deux fois. A l’intérieur de la salle du Jeu de Paume Shooting in the Corner, assimilé à un phallus, lance des boules de cire rouge dans un coin. Ce n’est plus le geste pictural de l’artiste qui intervient mais la démarche créatrice.

Anish Kapoor, Dirty Corner ---- Shooting in the Corner, Château de Versailles.

Autre artiste moderne, spécialiste de la provocation, Maurizio Cattelan (né en 1960), choque par certaines de ses œuvres : La Nona Ora,1999 dans laquelle le Pape Jean-Paul II  se fait écraser par une météorite fait référence à la 9ème heure dans l’Evangile de Mathieu « … pourquoi m’as-tu abandonné ? … » Vendue chez Christie’s 2 Millions de $.  Hitler à genoux, Him, exposé à Varsovie a, lui aussi, provoqué un scandale lors de son exposition dans les ruines du Ghetto. Vendue 15 Millions d’euros en 2016 chez Christie’s. Ces deux œuvres appartiennent à François Pinault.

Maurizio Cattelan, La Nona Ora,1999. --- Him. 2001.

 

Marina Abramovic, Golden Mask, 2009.

Dans le domaine de l’art contemporain, l’oeuvre c’est souvent la performance. Marina Abramovic, célèbre performeuse, s’attaque au rôle des femmes dans l’histoire de l’art. Dans Golden Mask, 2009, elle est habillée tout en noir sur fond noir, seul son visage est visible, recouvert de feuilles d’or. Pendant 30 mn, elle fixe la caméra sans cligner des yeux.

En 1975, à Naples, Rhythm 0  est une performance de 6 h. 72 objets, allant du rouge à lèvres  à une rose en passant par un couteau et un pistolet chargé, sont posés sur une table. Les visiteurs sont libres de les utiliser comme ils le souhaitent sur le corps de l’artiste. L’idée étant de dénoncer la représentation de la femme dans l’art pictural traditionnel et de sortir de la matérialisation de l’œuvre d’art.

 

Plus amusant, Robert Filliou, fondateur de l’art conceptuel se qualifie lui-même de « génie sans talent ». Il crée La Joconde est dans les escaliers en 1969. Elle fut exposée à Pompidou Metz. L’idée de la rupture avec l’art pour l’art pose la question de ce qu’est une œuvre d’art, de ce qu’est un artiste.

Robert Filliou, La Joconde est dans les escaliers, 1969.

Dans la contestation des années 60 : tout est art, chacun est artiste. Jack Lang, ministre de la culture, apporte son soutien à l’art « novateur », « créatif », c’est à dire essentiellement à l’art conceptuel, « porteur de sens ».

Deux outils sont créés en 1982, pour soutenir cette politique :

  • Le CNAP, Centre National des Arts Plastiques,
  • Les FRAC, Fonds Régionaux d’Art Contemporain. 

Le CNAP dépend du ministère de la culture. C’est un outil financier soutenant l’art contemporain en France par le biais de commissions. Une certaine opacité règne dans le choix des œuvres, et dans celui des membres des commissions issus des réseaux de galeristes, de critiques d’art qui tous se connaissent… . Le CNAP a aujourd’hui un fond constitué de plus de 100 00 œuvres et soutient des galeries et des artistes engagés dans l’art contemporain.

 Les FRAC sont des structures hybrides, semi-publiques. Ils n’ont pas le statut de musée et dépendent des subventions de la Région, leur mission étant de diffuser l’art contemporain. Leur collection comporte plus de  20 000 œuvres de  4 000 artistes différents.

Emilie Pitoiset, Not yet Titled #2, 2017. Jean peint, patchs, cigarettes, capuche, métal peint.  Michel Blazy, Bar à Oranges, 2012.

Exemples d’acquisition en 2021 : ces œuvres sont des protocoles sur feuille, ce qui compte c’est l’idée, la démarche, ils sont reproductibles. Les sculptures d’Emilie Pitoiset, sont des assemblages de veste, jean décorés, cigarettes, sur tube métallique. Elles représentent des instants de vie arrêtés. Les Sonneries publiques Matthieu Saladin sont des phrases, maximes, petits textes téléchargeables. A chaque appel, le téléphone portable devient haut -parleur et diffuse une phrase dans l’espace public. Quant au Bar à Oranges de Michel Blazy, c’est aussi un protocole qui peut être installé un peu partout, les demi-oranges empilées montrent l’œuvre du temps, la transformation constante, en particulier de la couleur, les interactions avec moisissures, drosophiles.

Si ces œuvres déconcertent, elles témoignent cependant de l’évolution de l’art contemporain. Certains artistes forcent l’admiration, réalisent des œuvres avec travail préparatoire, et résultant d’une véritable alchimie entre les matériaux, pigments et techniques de notre époque.  

Anselm Kiefer, Athanor, 2007. Emulsion, schellac, craie plomb, argent et or.

 ( schellac = laques à partir de gomme arabique permettant les  superpositions  de couches… cf article blog novembre 2018, Anselm Kiefer )

Cette conférence passionnante de Laurent Commaille a été suivie d’échanges très intéressants, sur la compétition entre les grandes salles des ventes, l’intérêt de consulter les catalogues (même anciens), les limites floues entre intérêt privé et public, culturel et mercantile, mécénat, cote des artistes, …  Notre société a permis l’éclosion de l’art conceptuel qui semble déjà dépassé en Europe du Nord et en Angleterre.

 Le sujet est vaste, pour celles et ceux qui voudraient en savoir davantage, Laurent Commaille nous a indiqué une bibliographie :

 Harry Bellet, « Le marché de l’art s’écroule demain à 18h30 », Paris, Nil éditions, 2001.
Élisabeth Couturier, L’art contemporain mode d’emploi, Paris, Flammarion, 2009.
Raphael Cuir, Pourquoi y a-t-il de l’art plutôt que rien ?, Paris, Archibooks, 2014.
Nicole Esterolle, La bouffonnerie de l’art contemporain, Paris, éditions Jean Cyrille Godefroy, 2015.
Aude de Kerros, L’art caché : les dissidents de l’art contemporain, Paris, éditions Eyrolles, 2013.
Aude de Kerros, L’imposture de l’art contemporain, Paris, éditions Eyrolles, 2015.
Florence de Mèredieu, Histoire matérielle et immatérielle de l’art moderne et contemporain, Paris, Larousse, 2017.
Yves Michaud, L’art à l’état gazeux : Essai sur le triomphe de l’esthétisme, Paris, éditions Stock, 2003.
Benjamin Olivennes, L’autre art contemporain, Paris, Grasset, 2021.
Frances Stonor Saunders, Qui mène la danse, la CIA et la guerre froide culturelle, Paris, Denoël, 2003.
Julie Verlaine, Daniel Templon : une histoire d’art contemporain, Paris, Flammarion, 2016. (Intéressant, c'est le Leo Castelli français).

Prochaines rencontres avec Les Arts 57 :

"CEZANNE : un infatigable artiste classique précurseur de la peinture moderne"

Jeudi 19 Mai 2022, à 20 heures, au Château Fabert, 12 rue Fabert à MOULINS LES METZ

par Monsieur Jean-Yves BEGUE,

Participation : 3 euros pour adhérents et étudiants ; 5 euros pour non-adhérents

Réservation souhaitée par mail ou par tél :  lesarts57@gmail.fr   ou tél.   03 87 32 05 03 

 

 Excursion au Grand Duché du Luxembourg, le samedi 18 JUIN 2022,

55  Euros adhérent.  65 Euros  non-adhérent.

Réservation obligatoire par mail ou par tél avant le 23 mai.

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